La solitude est pour moi moins un retrait
qu’un retour à l’axe.
Après certaines rencontres, certains groupes,
certaines conversations, quelque chose
persiste. Les voix continuent. Des intonations
reviennent, des gestes, des visages, des
phrases. Le moment est terminé ; mon
attention semble encore prise dedans.
J’ai besoin d’un temps de décompression,
comme si je devais digérer l’humain.
Cette digestion est sensorielle. Tout ce qui
est entré par le regard, l’écoute, la proximité
des corps ne disparaît pas lorsque je me
retrouve seule. Cela doit descendre, perdre
de son intensité, trouver une place.
Il m’arrive de me sentir sonnée, saturée,
presque agressée sensoriellement.
Alors je retourne à mon univers,
comme on regagne une température viable.
Le silence intervient. Le mouvement aussi.
Je marche longtemps dans la nature.
J’observe le vivant reprendre sa syntaxe
lente. La lumière sur une écorce, le vent dans
les arbres, la géométrie mouvante des
nuages.
Une branche bouge sans m’interroger. La
lumière change sans attendre que je la
comprenne. Le vent traverse les feuillages et
poursuit sa route. Rien ne réclame de
réponse.
Le regard peut enfin se poser.
À mesure que je marche, les bruits intérieurs
perdent de leur netteté. Le corps abandonne
progressivement la vitesse de ce qu’il vient de
traverser.
Je respire, je médite, je laisse mon
système nerveux revenir habiter son propre
tempo.
Le dessin participe aux même réaccordage.
Il n’attend pas le calme. Il y conduit parfois.
Prendre un crayon. Laisser courir une ligne.
Reprendre un geste. S’arrêter devant une
forme. La main retrouve peu à peu une
mesure que personne ne lui impose.
Le regard cesse de bondir. Il se rassemble.
Dessiner ressemble à une respiration qui
aurait trouvé son geste.
Le trait se tend, ralentit, change de direction.
Par endroits, la main insiste ; ailleurs, elle
effleure à peine le papier. Le rythme n’est
jamais tout à fait régulier. C’est dans ces
variations que le corps retrouve sa propre
cadence.
Récupérer ne signifie pas toujours s’arrêter.
On peut récupérer en marchant, en respirant,
en dessinant.
Ce qui a été absorbé commence à se
déposer. Certaines sensations s’effacent.
D’autres changent de densité. Une tension
passe dans la pression de la main. Une
impression diffuse devient rythme. L’agitation
trouve sa mesure dans une ligne ou dans le
vide laissé autour d’elle.
Je n’ai pas besoin de nommer ce qui se
transforme.
Le geste travaille dans cette part silencieuse.
Le dessin rassemble ce que la surexposition
avait dispersé. L’attention revient vers une
échelle minuscule : la pointe du crayon,
quelques centimètres de papier, l’endroit
précis où une ligne commence.
À cette échelle, quelque chose se calme.
Le monde est toujours là.
Mais il ne donne plus la mesure.
La main, oui.
