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Décoloniser la nuit : et si nos villes apprenaient enfin à dormir ?

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Décoloniser la nuit : et si nos villes apprenaient enfin à dormir ?

À force de vouloir vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nos sociétés ont-elles fini par faire disparaître la nuit ? Dans son nouvel essai *Décoloniser la nuit*, le géographe Luc Gwiazdzinski propose de considérer l’obscurité non plus comme un vide à remplir, mais comme un espace à protéger, à habiter autrement et peut-être même à gouverner.

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Il suffit de regarder une grande ville depuis un avion pour comprendre à quel point nous avons gagné la bataille contre l’obscurité. Autoroutes éclairées, vitrines allumées, bureaux occupés tardivement, écrans omniprésents, livraisons nocturnes, transports, loisirs et commerces : progressivement, nous avons transformé la nuit en prolongement du jour.

Luc Gwiazdzinski donne un nom à ce phénomène, la « diurnisation » de la nuit. Une transformation qui ne concerne pas seulement nos horaires, mais nos paysages et notre manière même d’habiter le monde. Or cette conquête permanente possède son revers : pollution lumineuse, perturbations de la biodiversité, atteintes possibles à la santé, tensions sociales, inégalités d’accès à la ville et sentiment d’insécurité.

La question posée par Décoloniser la nuit est donc presque philosophique : pourquoi faudrait-il absolument que la nuit ressemble au jour ?

Nous avons longtemps associé l’obscurité à ce qu’il fallait combattre. Elle était le territoire du danger, de l’inconnu, du sommeil forcé et de l’inactivité. L’électricité puis l’économie moderne nous ont permis de repousser toujours davantage ses limites. Nous pouvons désormais travailler, acheter, nous déplacer, communiquer et nous divertir à pratiquement n’importe quelle heure.

Mais sommes-nous certains d’avoir gagné au change ?

L’essai invite justement à considérer la nuit comme un espace-temps autonome, possédant ses propres usages, ses imaginaires et potentiellement ses propres droits. L’auteur va jusqu’à évoquer l’idée d’une « citoyenneté nocturne » et d’un « Parlement de la nuit », afin de penser une gouvernance adaptée aux besoins des sociétés humaines mais également à ceux du vivant.

L’expression peut sembler volontairement provocatrice. « Décoloniser » la nuit revient pourtant ici à remettre en question une idée devenue presque invisible : celle selon laquelle chaque heure disponible devrait être productive, rentable ou consommable.

Car la nuit est devenue un territoire économique.

On y travaille. On y livre. On y consomme. On y voyage. On y fait la fête. Les villes rivalisent pour proposer toujours davantage d’activités et donner l’impression qu’elles ne s’arrêtent jamais. Le communiqué présentant l’ouvrage décrit ainsi une société du « toujours plus » ayant transformé la nuit en espace de travail, de loisirs et de mobilité, mais également de tensions et d’inégalités.

Le sujet prend une dimension supplémentaire avec le réchauffement climatique. Dans les villes confrontées à des épisodes de chaleur de plus en plus intenses, les rythmes nocturnes pourraient devenir essentiels. Sortir, travailler ou se déplacer aux heures les moins chaudes pourrait progressivement modifier notre organisation collective. Mais cette adaptation ne pourra probablement pas consister à éclairer et exploiter davantage encore la nuit.

C’est précisément là qu’apparaît l’idée d’un urbanisme nocturne : penser une ville différente lorsque le soleil disparaît, plutôt que simplement reproduire le fonctionnement diurne sous des lampadaires. Le livre plaide ainsi pour des nuits plus humaines, plus inclusives et plus soutenables.

Cette réflexion dépasse largement la question de l’éclairage public.

Elle nous oblige à nous demander à qui appartient la nuit.

Aux travailleurs qui assurent les services pendant que les autres dorment ? Aux habitants qui réclament le silence ? Aux jeunes qui veulent sortir ? Aux personnes qui ont peur de rentrer seules ? Aux oiseaux, aux insectes et aux animaux dont les rythmes biologiques dépendent de l’obscurité ? Aux commerçants ? Aux touristes ? Aux transports ?

Probablement à tout le monde à la fois.

Et c’est justement ce qui rend le sujet politique.

Nos villes ont consacré énormément d’énergie à organiser leurs journées. Peut-être devront-elles désormais apprendre à organiser leurs nuits avec autant d’attention.

Luc Gwiazdzinski, docteur en géographie et professeur à l’École nationale supérieure d’architecture de Toulouse, défend finalement une idée assez simple derrière un titre volontairement puissant : la nuit n’est pas une ressource infinie. Elle constitue un bien commun fragile.

À l’époque des écrans permanents, des notifications nocturnes et des métropoles qui rêvent de fonctionner sans interruption, cette proposition possède quelque chose de presque radical : accepter qu’une partie du monde puisse encore s’éteindre.

Et peut-être redécouvrir qu’une ville réellement moderne n’est pas forcément celle qui reste allumée toute la nuit, mais celle qui sait aussi respecter l’obscurité.

Décoloniser la nuit, Essai sur l’habiter nocturne contemporain, de Luc Gwiazdzinski, est paru le 21 août 2026 aux Éditions de l’Aube, dans la collection Terre à Terres. L’ouvrage compte 222 pages et est proposé au prix de 19 euros.

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