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Très tôt, j’ai compris que ce qui, chez moi,
débordait du cadre devait être atténué.
Mon apparence n’échappait pas à cette
logique. Je dérangeais aussi physiquement.
Ou du moins, c’est ainsi que je l’ai ressenti.
Il fallait atténuer ce que j’étais : être moins
féminine, moins jolie, moins visible peut-
être, ne pas trop me maquiller, ne pas
porter ce qui me ressemblait trop. Comme
si l’on cherchait à diminuer le volume global
de mon existence.
Mes parents participaient à cela, chacun à
leur manière. Le message, explicite ou diffus,
revenait toujours au même point : c’était à moi
de me modifier. Jamais à eux de déplacer leur
regard. Eux possédaient l’expérience, l’âge, le
savoir, cette légitimité tranquille des adultes
persuadés d’avoir raison. Leur lecture du
réel faisait autorité. La mienne devait être
amendée jusqu’à devenir compatible avec
leur confort perceptif.
J’ai compris cela très jeune, et quelque
chose en moi trouvait déjà cela profondément
absurde. Parce qu’on me demandait en réalité
une chose impossible. Pas simplement de
faire un effort. Pas simplement de m’adapter.
On me demandait d’entrer en opposition avec
mon organisation profonde, de me
désapprendre de moi-même.
Cela n’avait rien d’anodin. C’était une lente
entreprise de désaccord avec mon propre
être : me couper de mes perceptions, douter
de ce que je ressentais, me méfier de mes
élans, de mon esthétique, de mon intuition,
jusqu’à produire une version plus acceptable,
plus discrète, plus confortable de moi-même.
Mais à quel prix ? Celui de devenir
progressivement inhabitable pour moi-même.
Et je leur en voulais de ne pas comprendre
cela. Pas en psychologues, pas en
spécialistes, simplement en parents. Parce
qu’ils me semblait que l’amour devait contenir
au moins ceci : la tentative sincère de
rencontrer l’autre dans sa réalité propre,
même lorsqu’elle nous échappe.
Une phrase revenait souvent, compacte,
définitive, sans ouverture : « C’est comme ça
et pas autrement. »
Cette phrase me terrifiait parce qu’elle
contenait quelque chose de plus vaste qu’un
désaccord. Elle signifiait que la réalité était
déjà décidée. Il ne restait à l’enfant que deux
possibilités : s’y conformer ou apprendre à
tenir seule à l’intérieur de ce qu’elle percevait
pourtant avec certitude.
Il m’arrivait alors de penser que la mort
serait moins douloureuse que l’obligation de
devenir quelqu’un d’autre par la force. Je ne
pouvais pas devenir leur fille idéale. Cela
aurait supposé de m’arracher consciemment
à ma propre nature, puis de continuer à vivre
comme si rien d’essentiel n’avait été détruit.
Je voulais crier qu’on me laisse en paix. Je
voulais défendre mon droit élémentaire à
exister sans correction permanente. Mais je
me repliais.
Je me murais dans un silence dense,
saturé. Un silence si chargé qu’il finissait par
produire sa propre acoustique intérieure.
Personne ne l’entendait. Moi, oui.
Et c’est là que quelque chose s’est déplacé.
À mesure que la parole se retirait, mon
attention, elle, ne disparaissait pas. Elle
semblait au contraire gagner en intensité. Ce
que je ne pouvais plus dire, je continuais à le
percevoir. Je regardais. J’enregistrais. Je
distinguais des écarts minuscules, des
tensions, des changements de lumière, des
rapports de formes, des gestes presque
imperceptibles. Le silence ne supprimait pas
ma relation au monde : il la déplaçait.
À un moment, plus rien ne sortait vraiment
de ma bouche. Ma main, elle, continuait.
Elle dessinait.
Le dessin dépassait alors la fonction du
refuge. Quelque chose de plus élémentaire
était à l’oeuvre : ma perception cherchait une
Issue.
La main devenait le prolongement de cette
attention qui, elle, n’avait jamais cessé. Elle
recueillait ce qui continuait à m’atteindre
lorsque je ne parlais plus. Elle transformait en
lignes, en couleurs, en espacements, ce que
mon regard avait retenu du monde.
Je crois avoir commencé à dessiner aussi
depuis cet endroit-là : même lorsque je me
retirais du réel en apparence, je continuais à
le regarder.
