En 2022, ChatGPT n’existait pas encore pour le grand public. Cinq ans plus tard, un candidat à l’élection présidentielle pourra disposer, pour quelques dizaines d’euros, d’outils qui auraient nécessité autrefois une armée de communicants, de graphistes, de monteurs, de traducteurs et d’analystes.
La présidentielle de 2027 sera donc probablement la première présidentielle française de l’ère de l’IA générative de masse.
Et l’IA ne servira pas seulement à fabriquer de fausses vidéos.
Son utilisation la plus importante sera certainement beaucoup moins spectaculaire.
Elle travaillera en coulisses.
Un candidat pourra demander à une intelligence artificielle d’analyser des milliers d’articles de presse, des sondages, des commentaires publiés sur les réseaux sociaux ou les réactions à une intervention télévisée. En quelques secondes, elle pourra repérer les thèmes qui progressent, les arguments qui provoquent du rejet ou les formulations qui semblent toucher certaines catégories d’électeurs.
Elle pourra aider à préparer un débat, imaginer les objections d’un adversaire, résumer les déclarations passées d’un candidat ou rechercher instantanément une contradiction vieille de dix ans.
Elle pourra également produire vingt versions d’un même discours.
Une pour TikTok.
Une pour Facebook.
Une pour un meeting.
Une autre destinée à un public jeune, rural, retraité ou urbain.
L’intelligence artificielle permettra ainsi une industrialisation de la communication politique à une échelle encore inconnue.
Mais il existe une limite importante : le ciblage électoral européen est désormais beaucoup plus encadré qu’auparavant. Depuis octobre 2025, la réglementation européenne sur la publicité politique impose davantage de transparence sur l’identité de celui qui finance une publicité et sur les techniques utilisées pour cibler son audience. La CNIL rappelle également que le profilage politique utilisant certaines données sensibles est interdit et que l’utilisation de données personnelles pour le ciblage électoral est soumise à des conditions strictes.
La bataille risque donc de se déplacer.
Plutôt que de cibler directement chaque électeur par la publicité, les équipes politiques chercheront probablement à produire énormément de contenus susceptibles d’être repris spontanément par les algorithmes des plateformes.
Une phrase.
Un extrait de quinze secondes.
Un montage.
Un mème.
Une petite polémique.
Une vidéo verticale immédiatement compréhensible.
L’IA permettra d’en fabriquer des centaines, de tester rapidement ce qui fonctionne puis d’abandonner ce qui ne prend pas.
La politique pourrait ainsi adopter certaines méthodes déjà utilisées dans le marketing numérique : produire, tester, mesurer, corriger, recommencer.
Le risque est évident.
À force d’optimiser un candidat comme on optimise une publicité pour des chaussures, sa parole pourrait devenir étrangement parfaite.
Et parfaitement artificielle.
Il y aura évidemment les deepfakes.
Une voix reproduite presque parfaitement pourra faire prononcer quelques phrases à un candidat. Une vidéo pourra donner l’impression qu’il se trouve dans un endroit où il n’est jamais allé. Une photographie pourra montrer une rencontre qui n’a jamais existé.
Mais paradoxalement, le problème le plus inquiétant pourrait être exactement inverse.
Lorsque tout peut être fabriqué, n’importe quelle image authentique pourra également être dénoncée comme étant fausse.
Un candidat surpris dans une situation embarrassante pourra simplement répondre :
« C’est une IA. »
C’est ce que certains chercheurs appellent déjà le bénéfice du doute offert par l’existence des deepfakes : la possibilité de nier le réel parce que le faux est devenu techniquement possible.
L’Europe tente précisément de limiter ce brouillage. Depuis le 2 août 2026, les nouvelles obligations de transparence de l’AI Act imposent notamment que certains contenus générés ou manipulés par intelligence artificielle soient identifiables et que les deepfakes soient clairement signalés.
Cela n’empêchera évidemment pas les manipulations clandestines.
Car le contenu le plus toxique de la campagne ne proviendra pas nécessairement des candidats officiels.
Il pourra être produit depuis un compte anonyme, un groupe militant, l’étranger ou simplement par un internaute cherchant quelques millions de vues.
Une fausse vidéo publiée à 23 heures peut avoir parcouru les réseaux sociaux avant que le candidat concerné ne se réveille le lendemain matin.
Le démenti arrivera toujours après l’émotion.
Et c’est probablement là que se situera l’un des enjeux majeurs de 2027.
La vitesse.
Pendant longtemps, une campagne présidentielle avançait au rythme des journaux du matin, des meetings et du journal de 20 heures.
Les réseaux sociaux l’avaient déjà accélérée.
L’intelligence artificielle peut désormais la rendre presque instantanée.
Quelques minutes après une déclaration, des logiciels pourront la transcrire, l’analyser, la détourner, la traduire, l’illustrer, la caricaturer et produire une réponse vidéo.
Un débat télévisé pourrait ainsi continuer pendant plusieurs jours sous forme de milliers de petits fragments fabriqués ou retravaillés par des machines.
Il faudra également surveiller l’apparition de faux militants.
Des comptes automatisés capables de discuter, plaisanter et argumenter de manière beaucoup plus crédible que les anciens « bots » pourraient donner artificiellement l’impression qu’une opinion devient majoritaire.
Dix mille comptes répétant une idée ne créent pas forcément dix mille citoyens.
Mais visuellement, sur un réseau social, la différence devient difficile à percevoir.
L’intelligence artificielle aura cependant aussi un rôle positif.
Les journalistes pourront l’utiliser pour retrouver une déclaration ancienne, comparer rapidement des programmes, analyser des centaines de pages de propositions ou détecter certaines manipulations d’images.
Les équipes de campagne pourront s’en servir pour repérer les fausses informations concernant leur candidat.
Les citoyens eux-mêmes pourront demander à une IA de résumer un programme de 150 pages ou de comparer les propositions de plusieurs candidats sur les retraites, l’environnement ou l’immigration.
À condition évidemment de ne pas lui abandonner leur jugement.
Car un nouveau pouvoir apparaît.
Pendant la campagne de 2027, des millions de Français poseront probablement directement leurs questions politiques à ChatGPT, Gemini, Claude ou à leurs successeurs.
« Qui propose quoi sur les retraites ? »
« Quel candidat veut augmenter les impôts ? »
« Cette déclaration est-elle vraie ? »
« Pour qui devrais-je voter si ma priorité est le logement ? »
Les moteurs de recherche nous envoyaient vers des sites.
Les intelligences artificielles répondent directement.
Cette différence est considérable.
La manière dont ces systèmes sélectionnent, synthétisent et présentent l’information deviendra donc elle-même un sujet démocratique.
Un autre phénomène pourrait enfin bouleverser la campagne : la disparition progressive de la frontière entre la communication professionnelle et amateur.
Un petit candidat disposant de peu d’argent pourra fabriquer des vidéos, des affiches, des traductions ou des clips d’une qualité autrefois réservée aux grandes formations politiques.
L’IA peut donc aussi démocratiser la compétition.
Elle donne des moyens considérables à ceux qui n’en avaient pas.
C’est sans doute toute l’ambiguïté de cette révolution.
La même technologie peut faciliter la compréhension d’un programme et fabriquer une fausse déclaration.
Elle peut détecter une manipulation et en créer une.
Elle peut permettre à un petit candidat d’exister et permettre à une puissance étrangère de multiplier les opérations de désinformation.
La présidentielle française de 2027 ne sera probablement pas gagnée par une intelligence artificielle.
Mais elle pourrait bien être la première où chaque candidat aura plusieurs IA dans son équipe.
Et où chaque électeur devra acquérir un nouveau réflexe avant de partager une vidéo, une photographie ou même une voix :
Est-ce que cela a réellement eu lieu ?
Après avoir appris pendant des décennies à nous méfier des promesses des candidats, il faudra peut-être désormais apprendre à vérifier jusqu’à leur existence numérique.
