Sur les photographies prises en 1912, ils ressemblent simplement à deux petits garçons endimanchés. Pourtant, Michel et Edmond Navratil viennent de traverser l’une des catastrophes les plus célèbres du XXe siècle.
Michel n’a pas encore quatre ans. Edmond en a deux.
Quelques jours plus tôt, ils voyageaient à bord du Titanic avec leur père, Michel Navratil père. Les parents sont séparés et les enfants vivent normalement avec leur mère, Marcelle. Mais leur père décide de partir avec eux vers les États-Unis, sans l’autorisation de celle-ci. Pour embarquer, il utilise une fausse identité et les garçons voyagent eux aussi sous de faux noms.
Dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, le Titanic sombre dans l’Atlantique Nord.
Le père comprend qu’il ne pourra probablement pas sauver sa propre vie. Ses deux fils, eux, peuvent encore monter dans une embarcation. Les garçons sont placés dans le canot pliable D, l’un des derniers à quitter le navire. Michel Navratil père reste à bord et meurt dans le naufrage. Son corps sera ensuite retrouvé.
Des décennies plus tard, Michel conservera un souvenir étonnamment précis de cette nuit. Il racontera notamment avoir été chaudement habillé par son père avant d’être conduit vers les canots. Il se souvenait également de la sensation produite par l’embarcation lorsqu’elle avait touché l’eau.
Mais leur survie crée immédiatement un autre problème : personne ne sait qui sont ces deux enfants.
Ils sont minuscules, français, ne parlent pas anglais et voyagent sous une fausse identité. À leur arrivée aux États-Unis, aucun parent ne vient les réclamer.
La presse s’empare alors de leur histoire. Leurs photographies circulent et les deux petits Français deviennent les « orphelins du Titanic ». Margaret Hays, elle-même rescapée du naufrage, les accueille temporairement à New York pendant que l’on tente de découvrir leur véritable identité.
Et c’est précisément la médiatisation qui va les sauver une seconde fois.
En France, leur mère Marcelle découvre les photographies publiées dans les journaux et reconnaît ses fils. Elle traverse l’Atlantique et les retrouve à New York le 16 mai 1912, un mois après le naufrage. Tous trois repartent ensuite vers la France à bord de l’Océanic.
La vie reprend.
Edmond deviendra décorateur. Mobilisé pendant la Seconde Guerre mondiale puis fait prisonnier, il conservera une santé fragile et mourra en 1953, à seulement 43 ans.
Michel, lui, aura une existence extraordinairement longue au regard de cette enfance fracassée. Il deviendra professeur de philosophie à Montpellier et parlera progressivement de son expérience. Il meurt en janvier 2001 à 92 ans.
Il était alors le dernier homme encore vivant parmi les rescapés du Titanic.
La dernière survivante du naufrage, Millvina Dean, mourra huit ans plus tard, en 2009.
L’histoire des frères Navratil possède quelque chose de vertigineux : deux enfants emportés clandestinement vers une nouvelle vie, un père qui disparaît avec le navire, deux petits garçons devenus anonymes au milieu d’une catastrophe mondiale, puis une simple photographie publiée dans les journaux qui permet à leur mère de les retrouver.
Et derrière la grande histoire du Titanic, avec ses chiffres, son iceberg et sa légende, demeure cette image beaucoup plus intime : deux enfants assis côte à côte, qui ne savent probablement pas encore qu’ils viennent de survivre à l’un des naufrages les plus célèbres de l’Histoire.
