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Chaînes d’info : quand l’idéologie finit par passer avant l’information

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 Chaînes d'info : quand l'idéologie finit par passer avant l'information

À force de regarder certaines chaînes d’information en continu, une impression étrange s’installe : l’actualité n’y est plus seulement racontée, elle est parfois mise en scène pour confirmer une vision du monde déjà écrite. À droite comme à gauche, la tentation devient la même : choisir les faits qui confortent la ligne éditoriale et laisser les autres dans l’ombre.

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Une chaîne d’information ne ment pas nécessairement pour orienter l’opinion. Elle dispose d’un outil beaucoup plus efficace : le choix.

Choisir qu’un fait divers mérite trois heures d’antenne. Choisir qu’une manifestation mérite trente secondes. Choisir l’image qui tourne en boucle. Choisir l’invité. Choisir la question posée. Choisir surtout les sujets dont on ne parlera presque pas.

L’idéologie commence souvent là.

Sur certaines antennes, l’immigration, l’insécurité, l’islam, l’identité nationale ou les faits divers occupent une place considérable. Sur d’autres, le monde semble essentiellement se lire à travers les rapports de force internationaux, les institutions, les questions sociales, climatiques ou européennes.

Les faits peuvent être exacts dans les deux cas.

Mais ce ne sont pas les mêmes faits.

Et lorsque l’on sélectionne chaque jour les morceaux du réel correspondant à une même vision politique ou culturelle, on finit par fabriquer deux pays différents.

Le téléspectateur de CNews ne regarde pas exactement la même France que celui de franceinfo. Celui de LCI ne voit pas nécessairement le même monde que celui de BFMTV.

Ce n’est pas forcément le résultat d’un complot organisé dans une salle de rédaction. C’est beaucoup plus banal : chaque média possède une ligne éditoriale, une culture, des présentateurs, des chroniqueurs, un public et surtout une identité qu’il cherche à conserver.

Le problème apparaît lorsque cette identité devient plus importante que l’événement lui-même.

Une information qui contredit le récit habituel devient alors presque embarrassante. On la traite rapidement. À l’inverse, celle qui confirme la grille de lecture maison peut être commentée pendant des heures.

L’information continue possède également une faiblesse structurelle : il faut remplir l’antenne même lorsqu’il ne se passe presque rien.

Un événement de trois minutes devient alors un débat d’une heure. Puis arrive un éditorialiste. Puis un deuxième. Puis un ancien responsable politique. Puis un sondage. Puis la réaction au sondage. Et, progressivement, le fait initial disparaît sous les commentaires.

Nous ne regardons plus l’information.

Nous regardons des gens parler de l’information.

La frontière entre journaliste, éditorialiste, militant, expert et personnalité politique devient parfois étonnamment floue.

Pourtant, l’Arcom impose bien aux médias audiovisuels des obligations de pluralisme et contrôle désormais non seulement les temps de parole politiques, mais aussi l’existence d’un éventuel déséquilibre durable dans les courants d’opinion exprimés à l’antenne. Depuis une décision du Conseil d’État de février 2024, cette appréciation dépasse les seuls responsables politiques et prend notamment en compte la diversité des invités, des thèmes et des points de vue.

Mais le pluralisme ne peut pas se résumer à inviter pendant dix minutes quelqu’un qui pense différemment.

On peut parfaitement respecter comptablement plusieurs sensibilités tout en construisant l’ensemble d’une journée autour des mêmes obsessions.

C’est là toute la subtilité.

Le véritable pouvoir d’un média n’est peut-être plus de dire aux gens **ce qu’ils doivent penser**, mais de leur dire **à quoi ils doivent penser**.

Si une chaîne parle chaque jour d’insécurité, le téléspectateur finira logiquement par considérer l’insécurité comme le sujet principal du pays.

Si une autre consacre continuellement son antenne au climat, aux discriminations ou aux conflits internationaux, son public construira une autre hiérarchie des urgences.

Chacun peut ensuite affirmer de bonne foi : « Mais enfin, regardez ce qui se passe ! »

Justement.

Nous ne regardons jamais tout ce qui se passe.

Nous regardons ce que quelqu’un a décidé de nous montrer.

Les chaînes d’information en continu sont devenues extrêmement puissantes parce qu’elles ne vendent plus seulement des nouvelles. Elles vendent une **interprétation permanente du monde**.

Et cette évolution arrange tout le monde.

Les chaînes fidélisent leur public. Les politiques savent sur quelle antenne venir chercher un terrain favorable. Les chroniqueurs construisent leur personnage. Les extraits les plus agressifs circulent sur les réseaux sociaux. Et les téléspectateurs retrouvent chaque soir des opinions qui ressemblent aux leurs.

C’est confortable.

Mais ce n’est plus vraiment de l’information.

L’information devrait parfois nous déranger, nous surprendre, contredire ce que nous pensions le matin.

Un média qui nous donne raison tous les jours devrait presque nous inquiéter.

Le phénomène n’appartient d’ailleurs à aucun camp politique. La droite aime dénoncer les médias « de gauche ». La gauche dénonce les médias « réactionnaires ». Chacun voit parfaitement l’idéologie chez son voisin et beaucoup moins facilement chez lui-même.

C’est probablement le signe que le problème dépasse largement CNews, BFMTV, LCI ou franceinfo.

Il concerne notre manière même de consommer l’actualité.

Depuis juin 2025, les quatre principales chaînes d’information en continu sont d’ailleurs regroupées côte à côte sur la TNT : BFMTV, CNews, LCI et franceinfo occupent respectivement les canaux 13 à 16. L’Arcom avait présenté ce regroupement comme un moyen de faciliter l’accès du public à une offre pluraliste d’information.

Le meilleur réflexe est peut-être précisément d’en profiter.

Passer de l’une à l’autre.

Regarder comment le même événement change de titre, d’image, d’importance et parfois presque de signification en appuyant simplement trois fois sur la télécommande.

L’exercice est fascinant.

Et parfois inquiétant.

Car au bout de quelques minutes apparaît une évidence : **ce n’est pas seulement l’actualité que nous regardons à la télévision.**

**Nous regardons aussi l’idéologie de celui qui a choisi de nous la montrer.**

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