Art of Juliette

Quatre côtés pour sortir.

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Quatre côtés pour sortir.

« Certains contours ferment.
D’autres rendent l’espace possible. »

Je me demande si la liberté suppose toujours l’absence de limites. Certaines choses n’apparaissent qu’à partir du moment où quelque chose les délimite : un silence entre deux sons, un intervalle, un territoire provisoire. Il existe peut-être des frontières qui ne demandent pas de rester à l’intérieur, mais donnent un endroit depuis lequel commencer.
Ce qui importe alors n’est plus seulement jusqu’où nous pouvons aller, mais ce qui devient possible lorsque nous pouvons décider nous-mêmes du premier trait.

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Ma mère, ma maman, mon bourreau, trois
figures logées dans le même corps, trois
climats vivant sous le même toit intérieur, la
femme qui m’a portée, celle dont je cherchais
désespérément la chaleur, l’approbation, la
preuve tranquille que j’étais acceptable telle
que j’étais, celle aussi contre laquelle une
partie de moi passait son temps à lutter pour
survivre sans se dissoudre.

Tout devait fonctionner selon son ordre,
selon ses plans, ses règles implicites, ses
calibrages minutieux avec le réel. C’était
ainsi que les choses devaient être faites et
c’est tout. Pas de demi-mesure, pas de
subtilité respirable, pas de nuances, pas
d’imperfections, pas de troubles autorisés.
L’erreur semblait moins être une erreur
qu’une faute de structure.

Elle était la chef de chantier de ma vie.

Et moi, je me débattais pour conquérir
quelque chose d’aussi élémentaire qu’un droit
d’exister sans devoir m’arracher entièrement
à moi-même. Je construisais des repères
invisibles, des architectures secrètes, des
arrangements sensoriels, spatiaux,
psychiques. Pour les autres, cela paraissait
insignifiant, bizarre, inutile, excessif. Pour
moi, c’était vital.

Des bouées de sauvetage disséminées
dans une mer intérieure trop agitée, des
phares allumés la nuit pour guider mes
bateaux perdus, une ancre pour ne pas être
emportée par un huis clos dense, écrasant,
saturé de contrôle, qui menaçait d’anéantir
tout ce qui faisait ma sensibilité, ma
singularité, ma manière propre d’habiter le
monde.

Et puis il y avait ce rectangle.

Quatre côtés seulement.

Le dessin était déjà là. Il n’est pas venu
réparer quelque chose après coup, ni m’offrir
une langue de remplacement. C’était ma
langue, depuis aussi loin que je puisse
remonter. Ma mère ne la parlait pas.

La feuille avait pourtant tout ce qui aurait pu
ressembler à son monde : un format, un
dedans, un dehors, des limites qu’il était
impossible de repousser.

Mais personne ne m’y disait comment tenir.

Je pouvais rapprocher deux formes jusqu’à ce
qu’elles se touchent ou laisser entre elles une
distance immense. Une ligne pouvait
traverser une feuille. Une architecture pouvait
n’exister nulle part. Je pouvais laisser un
endroit vide sans que ce vide soit une faute.

À l’intérieur de quatre côtés, l’espace
redevenait possible.

Longtemps elle a tenté d’effacer certaines
traces visibles de ma différence, certains de
ces repères qu’elle avait malgré tout réussi à
démasquer. Elle les faisait exploser sous
mes yeux, presque pédagogiquement,
comme pour me montrer que je devais
apprendre à vivre sans eux, sans mes appuis,
sans mes cadres, sans mes étranges
systèmes de survie, sans cette version de moi qui
insistait malgré tout pour continuer à
exister.

Mais plus elle tentait de tout démolir, plus
je reconstruisais, plus solidement, plus
profondément.

Elle pouvait déplacer mes repères, contester
mes besoins, redresser ce qui lui paraissait
inadéquat.

Sur la feuille, quelque chose lui échappait.

Non parce que je lui cachais.

Parce qu’elle n’en possédait pas la langue.

Mes cadres de survie, elle les lisait comme
des offenses. Selon elle, j’avais un
problème d’adaptation. Je ne faisais pas
assez d’efforts, sous-entendu j’étais égoïste,
difficile, une fille au mauvais comportement.

Ses remarques arrivaient comme des
coups nets, des sentences, des verdicts
humiliants, parfois lancés devant les autres,
devant l’assemblée, avec cette violence
particulière de l’exposition publique qui vous
laisse le visage brûlant et le corps sans
refuge.

J’avais honte de moi, honte de mes
réactions, honte de mes besoins, honte de
mon incapacité à devenir simple, facile,
conforme.

Sur mes feuilles, rien ne me demandait
de l’être.

Une ligne pouvait insister. Une forme pouvait
rester étrange. Une perspective pouvait obéir
à une logique qui n’appartenait qu’à elle. Je
n’avais pas à redresser ce qui s’écartait.

Mais devenir celle qu’elle espérait me
rendait malade, autrement. Plus
silencieusement, comme une lente
intoxication de l’âme.

J’étais prise entre ses jugements et ma
volonté presque désespérée de bien faire.
Je voulais tellement réussir à être la fille
qu’elle pourrait enfin regarder avec
soulagement. Mais rien ne tombait jamais
exactement à l’endroit où elle l’attendait.

À ma propre honte se mêlait une autre
honte plus trouble, plus difficile à reconnaître,
la honte que j’éprouvais envers elle. Honte
de son attitude, honte de son intransigeance,
honte de cette dureté inflexible qui semblait
confondre amour et redressement.

Elle était impitoyable et pourtant elle
m’aimait. Je le sentais. Mais d’un amour
traversé par un espoir obstiné, celui que je
finisse enfin par prendre son chemin, habiter
sa logique, porter sa manière d’être au monde
comme une seconde peau.

Cela n’arriva jamais.

Elle avait ses plans pour moi.

Moi aussi, j’avais des plans.

Les siens indiquaient où je devais aller. Les
miens ouvraient des endroits qui n’existaient
pas encore.

Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce
n’étaient pas les bords qui m’enfermaient.

C’était de ne pas pouvoir les tracer.
Je me sentais comme un vilain petit canard
perdu dans un décor construit pour une autre
espèce, trop intense, trop étrange, trop
sensible. Et pourtant déjà traversé d’une
force confuse, d’une conscience aigüe de ma
différence, d’une forme de magnétisme
indocile, un vilain petit canard, mais sexy.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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