Les interruptions ou les changements de plans me traversent rarement comme un simple désagrément. C’est plus brutal que ça.
Je sens une panique sourde monter dans mon corps, presque avant même de pouvoir la nommer. Avec le temps, j’ai appris à en contenir une partie, à ne pas toujours la laisser déborder à l’extérieur. Mais à l’intérieur, tout change de densité. Mon visage chauffe, mon cœur accélère, l’espace autour de moi perd sa stabilité habituelle, comme si la pièce se décalait imperceptiblement sur son axe. Je ressens un vertige physique très réel, une impression que le sol se retire de quelques centimètres sous mes pieds et que mon système entier ne sait plus où reprendre appui.
À cet instant, penser, décider, agir deviennent difficiles. Les mots se dispersent avant d’atteindre ma bouche. Ma pensée se fragmente, devient difficilement accessible. Je me sens terriblement lente, presque privée de mes propres outils mentaux, incapable d’être la personne que j’étais pourtant quelques minutes plus tôt.
Alors revenir à moi demande un effort immense, comme remonter vers la surface avec un corps devenu lourd, retrouver progressivement une forme, une température intérieure, une capacité de langage, de choix, de présence. Revenir habiter mon propre système nerveux.
J’aime les rituels, les habitudes, les répétitions, les retours, les cycles.
Je fonctionne par phases, par séquences qui s’installent dans le temps. Quelques semaines parfois, plusieurs mois d’autres fois. Il me faut cet espace-là, cette durée lente qui permet d’analyser, de ressentir, de goûter une chose jusqu’à sa texture profonde, d’en éprouver les possibilités, les variations, les contours.
J’ai besoin d’habiter entièrement un monde avant de pouvoir le quitter. D’en observer les formes, les couleurs, les lignes, les tensions, puis de comprendre comment il se dépose dans ma vie concrète et comment mon paysage intérieur se modifie à son contact.
Parce qu’un cycle pour moi n’est jamais un simple intérêt ou une préférence passagère. C’est un monde entier. Il infiltre l’alimentation, les vêtements, les matières que je choisis de porter, les musiques qui deviennent l’air de fond de mon système nerveux. Il colore les gestes, les rythmes, les atmosphères. Un cycle devient une famille sensible, une ambiance, une géographie, un territoire intérieur avec sa météo, sa lumière particulière, ses codes silencieux.
Ma solitude elle-même prend place dans ces territoires. Elle n’est pas vide. Lorsque je me retire, je ne disparais pas du monde. Je reste entourée d’odeurs, de textures, de formes, de couleurs, de musiques, d’atmosphères précises auxquelles mon corps se relie comme on retrouve un chemin familier dans la pénombre.
Ce tissu sensoriel forme un voile, une armure douce, un espace invisible qui m’enveloppe, me contient, me protège des angles trop vifs du réel. Cette bulle sensorielle ne relève pas du caprice ni d’une mise en scène du confort. Elle me rassure, elle me crée autant qu’elle me structure.
Elle organise mon rapport au monde et stabilise l’intérieur lorsque l’extérieur devient trop abrupt ou trop imprévisible. Certains gestes très simples appartiennent à cette même famille d’appuis : rassembler mes cheveux longs parce que mon corps réclame soudain plus d’espace autour du visage, vérifier la serrure avant de partir, entendre le clic discret de la porte fermée et pouvoir enfin éloigner mon attention.
Ces gestes paraissent simples vus de l’extérieur. Pour moi, ils appartiennent à la même famille invisible, celle des appuis sensoriels qui permettent au système entier de respirer, de se réguler, de continuer à habiter le monde sans s’y dissoudre.
Lorsqu’un cycle s’installe, je sais qu’il va durer. Pas quelques heures, pas une impulsion fugace : un temps réel, une saison intérieure, une période suffisamment longue pour que mon système nerveux puisse s’y déposer, respirer à l’intérieur de ses contours, reconnaître ses repères.
Je peux traverser un cycle de riz, de rose, de chaussettes hautes, de lecture méthodique de tous les écrits de Boris Cyrulnik, un cycle de crème à hydratation profonde pour le visage et le corps, d’une marque précise de tilleul menthe pour mes infusions consommée avec une fidélité presque liturgique.
Vu de l’extérieur, cela peut sembler arbitraire, excessif, dérisoire même. Mais pour moi, rien n’est isolé. Un cycle ressemble à une période en peinture, oui, sauf qu’il ne concerne pas seulement une palette ou une œuvre.
Il déborde la toile. Une couleur rejoint une matière, une odeur accompagne une lecture, un aliment trouve sa place dans un rythme. Des éléments qui paraissent indépendants commencent à appartenir au même climat.
Je ne décide pas toujours de cette cohérence. Je la découvre à mesure qu’elle se forme.
Il englobe ma manière d’habiter le monde, ma façon de manger, de penser, de ressentir, de m’envelopper dans les matières, les odeurs, les idées, les rythmes qui accompagneront mes jours et organiseront silencieusement mon existence.
C’est peut-être cela, finalement, une période pour moi : non pas répéter une chose, mais voir plusieurs choses apparemment étrangères les unes aux autres composer peu à peu un même monde.
Puis quelque chose cesse de m’appeler. Une couleur s’éloigne. Un aliment perd sa place. Un vêtement reste dans un tiroir. Je ne décide pas que le cycle est terminé. Je découvre que je n’y habite déjà plus tout à fait.
Ailleurs, presque imperceptiblement, quelques détails commencent à se reconnaître.
Une autre saison est déjà en train de prendre forme.
