Que la nature est belle.
Non, c’est trop peu dire.
La nature ne se contente pas d’être belle,
elle me traverse.
L’air de la campagne possède une netteté
presque médicale. J’ai l’impression qu’il me
lave de l’intérieur, qu’il passe dans mes
organes comme une eau claire dans une
maison trop longtemps fermée.
Je me nettoie par la respiration.
Observer, apprendre, toujours apprendre
du ciel.
Aujourd’hui, il est blanc-gris, un blanc dilué,
de cendre légère, de lumière dissoute. Il
semble se désagréger lentement au-
dessus de moi.
Les nuages ne sont plus des formes, ils
deviennent matière.
Poudre, farine céleste, sucre pâle
suspendu dans l’air.
J’ai l’impression que le plafond du monde
s’effrite doucement et laisse tomber sur la
terre une poussière de ciel.
Le ciel se décompose sans mourir.
Il se disloque avec grâce.
L’air frais vient jusqu’à moi. Il ne touche pas
simplement ma peau : il l’effleure,
contourne mes pommettes, s’attarde sur le
bout de mon nez avec une délicatesse
animale.
Et à cet instant précis, je me sens
intensément vivante.
Pas intellectuellement. Physiquement.
C’est le dehors sur mon corps qui me
rappelle l’existence, l’existence battante de
mon propre coeur.
Je réagis au monde comme une surface
d’eau réagit à la pluie.
La sensation devient émotion, l’émotion
devient mouvement interne.
Le corps parle à l’esprit dans une langue
plus ancienne que les mots.
Je sens le vent dans mes cheveux, sur mon
front, dans mes narines froides et humides.
J’embrasse la vie avec ce corps imparfait,
mon nez qui coule, ma peau réveillée, cette
mécanique organique bouleversante qui
consiste simplement à être en vie sous un ciel
ouvert.
L’air n’est pas un décor, c’est un élément
relationnel, une rencontre.
Quelque chose entre lui et moi circule,
quelque chose de primitif.
Les feuilles sont devenues couleurs : rouges,
rouge profond, brunes, marron, presque
noires.
Certaines hésitent encore entre plusieurs
existences, vert jaune sur les bords, rouge
naissant au centre, comme si la
transformation avançait par nappes lentes
à travers leur chair végétale.
Je reste fascinée par cela : la métamorphose
visible, le temps rendu observable, la beauté
presque insolente de ce qui accepte de
changer.
J’aime le premier soleil, la première percée.
Cette lumière encore vierge, presque
intacte, qui traverse soudain la masse du
ciel comme une permission accordée au
monde.
J’aime la capturer dans ma rétine, sentir sa
chaleur se déposer sur ma peau.
Je suis un paratonnerre à émotions, une
station météorologique du vivant.
Je capte, j’absorbe, j’archive en moi les
pressions atmosphériques invisibles.
Une variation de lumière, une brise légère,
un déplacement d’odeur.
Tout me traverse, tout laisse une trace.
Avant la feuille, mon corps a déjà reçu
le monde.
La lumière traverse ma rétine. Le froid
resserre ma peau. Une couleur persiste après
que j’ai détourné les yeux.
Je ne dessine pas nécessairement ce que
j’ai vu.
Quelque chose du monde a déjà
commencé à tracer en moi.
Ma main ne part Jamais tout à fait de rien.
Elle reprend sur la feuille une trace
commencée ailleurs.
Le vent se lève à peine, juste assez pour
faire trembler les feuilles.
Les arbres commencent leur lente
chorégraphie, une danse discrète, une
valse tendre.
Je les regarde bouger sous le ciel.
Pendant quelques secondes, la frontière
devient difficile à situer.
Ce que je regarde. Ce que mon corps perçoit.
Ce que ma main gardera peut-être.
Le dehors continue en moi.
