Art of Juliette

Sous la seconde peau.

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Sous la seconde peau.

« Certaines choses collent si longtemps à nous qu’elles finissent par avoir nos contours. »

Je me demande parfois combien de ce que nous appelons « moi » nous appartient réellement. Nous sommes faits de transmissions, de gestes observés, de phrases reçues, mais aussi de choses déposées en nous sans notre consentement.
Grandir ne consiste peut-être pas seulement à se construire. Il faut parfois apprendre à reconnaître ce qui était déjà là avant que d’autres ne commencent à nous définir.

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J’éloigne peu à peu ma mère de mon
atmosphère intérieure.

Je ne veux conserver que le meilleur d’elle, et
le meilleur de moi débarrassé d’elle.

Alors je retire, couche après couche, la
seconde peau qu’elle m’avait imposée.

Ce n’est pas une peau humaine. C’est une
matière parasite, un latex rose pâle, collant
mi-superglue, mi-plastique trouble. Opaque,
blanchâtre, maladivement clair.

Par endroits, la matière a brûlé. Elle est
devenue marron. Elle sent le plastique fondu.
Ailleurs, elle a épaissi jusqu’à prendre l’aspect
d’une chair carbonisée. Des noeuds se sont
formés, des masses, des blocs de matière
morte. Une barbarie organique.

À d’autres endroits, tout s’est solidifié. Une
matière grise, épaisse, légèrement
spongieuse, comme un mur humide qui aurait
trop absorbé.

Ma mère m’a lancé des fragments d’elle-
même. Pas seulement des mots. Des
projectiles. Des météorites arrachées à son
propre visage.

Ils se sont accrochés à mon corps. Certains
se sont incrustés si profondément que leurs
contours ont fini par se confondre avec les
miens.

Parfois, elle tentait la douceur. Mais cette
douceur ressemblait à un rôle appris trop
tard. Ce n’était pas sa langue maternelle
émotionnelle. Même lorsqu’elle essayait d’être
moins dure, elle ne savait pas toujours
comment ne pas faire mal.

Ma mère était une athlète de l’excellence, une
performeuse absolue. Elle exécutait tout avec
la précision clinique d’une championne de
haut niveau. Tout était dirigé, optimisé, tenu.
Elle administrait la réalité comme certains
dirigent une entreprise ou une guerre.

Et moi, au milieu de cette perfection, je
cherchais les contours de ma propre forme.

Le dessin, lui, était déjà là.

Personne ne dessinait autour de moi.
Personne ne m’avait appris à faire passer le
monde par une ligne. Ma main avait
commencé avant que je puisse comprendre
ce qu’on déposait sur moi.

Elle avait son écriture.

Une ligne peut être recouverte, interrompue,
presque effacée. Elle ne cesse pas pour
autant d’avoir existé.

Je ne dessine pas pour remplacer une forme
par une autre.

J’enlève.

Une couche. Puis une autre.

Je regarde ce qui résiste.

Sous ce qui s’est collé, brûlé, épaissi,
certaines lignes réapparaissent.

Je n’ai pas besoin de les inventer.

Je les reconnais.

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