Il y avait quelque chose de presque anachronique chez François Patriat. Dans une vie politique devenue extrêmement rapide, où les fidélités peuvent durer moins longtemps qu’un mandat, lui était resté fidèle. Fidèle à sa Bourgogne, d’abord, dont il revendiquait volontiers l’identité. Fidèle aussi à une certaine conception ancienne de la politique : celle des territoires, des poignées de main, des campagnes électorales passées à connaître les gens et des convictions suffisamment solides pour survivre aux changements d’étiquette.
Et fidèle, surtout, à Emmanuel Macron.
François Patriat avait pourtant derrière lui une longue vie socialiste lorsqu’il choisit de suivre celui qui n’était encore qu’un jeune ministre ambitieux. Vétérinaire de formation, élu conseiller général dès 1976, député à plusieurs reprises à partir de 1981, maire, président de la région Bourgogne, secrétaire d’État puis brièvement ministre de l’Agriculture sous Lionel Jospin, il aurait parfaitement pu terminer tranquillement sa carrière dans la vieille maison socialiste.
Il choisit exactement l’inverse.
Lorsque Macron lance En Marche en 2016, Patriat fait partie de ceux qui prennent le risque de le rejoindre très tôt. Après l’élection présidentielle de 2017, il devient le patron du groupe macroniste au Sénat, fonction qu’il conservera jusqu’à sa mort.
À l’époque, le macronisme promettait de dépasser la gauche et la droite, de renouveler les visages et les pratiques, de transformer profondément la vie politique française. Neuf ans plus tard, beaucoup de ceux qui avaient participé à l’aventure originelle sont partis, se sont éloignés ou ont découvert quelques vertus à la prise de distance. Patriat, lui, était resté.
C’est précisément ce qui rend sa disparition politiquement symbolique.
Car François Patriat appartenait au macronisme d’avant le macronisme : celui où quelques élus installés acceptaient de quitter leur famille politique pour suivre un homme dont personne ne pouvait encore garantir qu’il deviendrait président de la République. Il n’était pas un rallié de la victoire. Il avait parié avant.
Cela ne faisait pas de lui un godillot pour autant. Social-libéral revendiqué, homme de réseaux mais aussi de terrain, il avait suffisamment vécu politiquement avant Macron pour exister sans lui. C’est peut-être justement ce qui donnait du poids à sa fidélité.
Sa carrière raconte d’ailleurs presque un demi-siècle de politique française : le socialisme de François Mitterrand, le rocardisme, la gauche gouvernementale de Lionel Jospin, les grandes régions dirigées par les barons locaux, puis l’effondrement du PS et l’irruption d’Emmanuel Macron.
Patriat aura traversé tout cela sans jamais devenir complètement un homme d’appareil.
Au Sénat, où la majorité macroniste n’a jamais existé, il avait également une mission ingrate : faire vivre un groupe présidentiel dans une assemblée dominée par la droite et où le rapport de force oblige davantage à négocier qu’à donner des ordres. Depuis 2017, il présidait ainsi le groupe devenu RDPI, Rassemblement des démocrates, progressistes et indépendants.
Sa disparition intervient à quelques semaines seulement de la fin de son dernier mandat de sénateur. Selon Le Monde, François Patriat disait redouter depuis ses 80 ans le moment où il n’aurait plus de fonction politique. Le destin aura finalement décidé autrement.
Emmanuel Macron a réagi à sa mort en évoquant la perte d’un « ami cher ». Les hommages ont dépassé les frontières de la majorité présidentielle : Gabriel Attal, Sébastien Lecornu mais aussi le socialiste Patrick Kanner ont salué une personnalité attachante et profondément engagée.
Il serait évidemment excessif d’affirmer que François Patriat était littéralement « le dernier macroniste ». Mais il était incontestablement l’un des derniers grands témoins du macronisme originel, celui de 2016, avant l’Élysée, avant les crises, avant les ruptures et avant que le mouvement censé bouleverser la politique française ne devienne à son tour une institution.
À 83 ans, François Patriat était paradoxalement devenu l’un des gardiens de cette révolution politique qui voulait autrefois faire table rase du vieux monde.
Et c’est peut-être là le dernier clin d’œil de « Fanfan », il fallait finalement un vieux routier de la République pour rester jusqu’au bout l’un des plus fidèles compagnons de route du président qui avait promis de la renouveler.
