Art of Juliette

L’épaisseur d’une feuille.

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« Je ne peux pas regarder les deux côtés en même temps. »

Je suis troublée par tout ce qui peut exister très près de nous sans entrer dans notre champ. Nous associons facilement l’invisible à ce qui serait lointain, enfoui ou inaccessible. Pourtant, il suffit parfois de presque rien pour qu’une présence nous échappe. Cela me rappelle que notre place ne détermine pas seulement ce que nous regardons. Elle détermine aussi ce que nous ne pouvons pas voir.

Mes dessins blessent la feuille jusque dans
son envers.

L’empreinte traverse.

Le trait ne s’arrête pas au visible.

Je dessine d’un côté, mais quelque chose se
produit de l’autre.

Ma main appuie, insiste, revient. Le papier se
creuse. Pendant que je regarde une ligne
apparaître sous mes yeux, cette même ligne
en fait naître une autre derrière la feuille.

Je ne peux pas les voir ensemble.

Un seul geste produit deux formes.

Au recto, je vois ce que je suis en train de
faire. Je peux intervenir, déplacer, reprendre.
Je cherche des rebonds de formes, des
collisions de couleurs, des impacts
successifs. J’appuie davantage. Je reviens. Je
marque encore.

Pendant ce temps, le verso se construit hors
de mon regard.

Il ne reçoit pas mes décisions.

Il reçoit leur pression.

Je peux choisir la couleur d’une ligne, sa
longueur, l’endroit où elle commence et celui
où elle s’arrête. Mais je ne choisis pas
exactement ce qu’elle devient de l’autre côté.

Lorsque je retourne la feuille, les creux sont
devenus des reliefs. Ce qui s’enfonçait vient
vers moi. La lumière accroche autrement les
marques.

La ligne est toujours là.

Et pourtant je ne la reconnais pas tout à fait.

Ce n’est pas une copie.

C’est la même ligne, autrement présente.

Un dessin n’est jamais seul.

Il possède un double clandestin.

Je trouve étrange de penser que ce double se
forme exactement au même moment que le
dessin que je regarde. Il n’arrive ni avant ni
après. Il existe déjà, à quelques fractions de
millimètre de mes yeux.

Il suffit de l’épaisseur d’une feuille pour que je
ne le voie pas.

Je ne peux pas être des deux côtés en
même temps.

Alors je retourne le papier.

Rien n’a changé. Pourtant quelque
chose apparaît.

Ce geste minuscule me rappelle que ce que je
vois n’est pas nécessairement tout ce qui est
là.

Une même ligne peut se creuser d’un côté et
se soulever de l’autre. Être couleur ici, relief
ailleurs. Elle n’a pas besoin de changer pour
devenir autre.

Il suffit que je me déplace.

Je dessine une ligne.

De l’autre côté, elle existe déjà autrement.

Je n’ai rien eu à ajouter.

Seulement à retourner la feuille.

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