Il existe des événements dont la taille ne dit
rien de leurs conséquences.
Un rendez-vous déplacé, une décision
modifiée, une parole qui ne se réalise pas
exactement comme elle avait été annoncée
peuvent sembler presque insignifiants. Je le
sais. Je peux même parfaitement comprendre
les raisons qui les expliquent.
Mais en moi, l’information ne s’arrête pas là
où elle a été donnée.
Elle poursuit son chemin.
Ce qui était un simple changement
d’organisation devient autre chose. Une
parole avait été posée. Je l’avais enregistrée
comme telle. Elle faisait désormais partie de
ce sur quoi je pouvais compter.
Lorsqu’elle change, je ne dois pas seulement
déplacer un horaire ou remplacer une
information par une autre. Je dois revenir sur
tout ce que j’avais construit à partir d’elle.
C’est peut-être cela qui est difficile à faire
comprendre : nous ne mesurons pas tous un
événement au même endroit.
Pour quelqu’un, presque rien ne s’est passé.
Pour moi, les conséquences peuvent
être immenses.
Je peux savoir qu’il n’y avait aucune intention
de me blesser et ressentir pourtant une
colère profonde. Je peux comprendre les
circonstances sans parvenir immédiatement à
les accepter. La compréhension est là, mais
elle ne suffit pas. Il faut encore que quelque
chose en moi la rejoigne.
Cela peut prendre des heures, parfois
des jours.
Il faut que je refasse le chemin. Que je sépare
ce qui a réellement eu lieu de tout ce que ce
changement a entraîné en moi. Que je rende à
l’autre ses raisons, ses imprévus, ses
contradictions. Que j’accepte aussi qu’il ne
mesure pas ses engagements avec cette
loyauté presque absolue que j’exige de moi-
même.
Puis, peu à peu, les proportions changent.
Ce qui avait pris toute la place redevient un
événement parmi d’autres. La colère
s’éloigne. Je retrouve du recul. Je peux
nuancer, comprendre autrement, parfois
pardonner.
Le dessin m’a appris quelque chose de cette
disproportion.
Sur une feuille, l’importance d’un
déplacement ne se mesure pas à sa taille.
Une ligne peut bouger à peine et ne presque
rien changer. Une autre peut se déplacer tout
aussi peu et modifier l’ensemble.
Parce que certaines lignes ne sont pas
seulement des lignes.
D’autres formes s’appuient sur elles. Des
directions en dépendent. Des espaces
existent parce qu’elles sont exactement là.
Lorsqu’elles bougent, ce n’est donc pas
seulement leur place qui change.
Tout ce qui reposait sur elles doit trouver une
nouvelle manière de tenir.
Ce n’est pas la taille du déplacement
qui compte.
C’est ce qui reposait dessus.
