Elle s’appelle « Linie Null », la Ligne Zéro. Pas de terminus à rejoindre, pas d’itinéraire traditionnel à respecter et surtout aucune obligation d’aller rapidement d’un point A à un point B. Lancée le 30 avril 2026 dans la région de Baden-Wettingen, dans le canton suisse d’Argovie, cette drôle de ligne est une création des artistes conceptuels jumeaux Frank et Patrik Riklin, fondateurs de l’Atelier für Sonderaufgaben, en collaboration avec les transports régionaux RVBW.
Le principe ressemble presque à une provocation dans une époque obsédée par la vitesse et l’efficacité : monter dans un bus pour ne pas savoir exactement où l’on va. Le chauffeur se déplace sur le réseau, les passagers peuvent monter et descendre et le hasard devient une partie essentielle du trajet. Durant l’expérimentation, les voyages étaient gratuits.
Mais derrière la plaisanterie se cache une véritable expérience sociale. Les frères Riklin veulent transformer le bus, habituellement rempli de voyageurs silencieux absorbés par leur téléphone, en lieu de rencontre. On parle avec son voisin, on chante, on écoute de la musique, on décide parfois collectivement de ce que l’on va faire. Lors d’un trajet raconté par la télévision suisse SRF, deux bus de la Ligne Zéro se sont même retrouvés à tourner ensemble autour d’un rond-point pendant que leurs passagers chantaient.
L’idée consiste finalement à réintroduire quelque chose que nos déplacements modernes ont presque éliminé : l’imprévu. Le voyage n’est plus un temps mort entre le départ et l’arrivée. Il devient l’événement lui-même. Et le succès a dépassé les attentes des organisateurs. La fréquentation a été importante, au point que deux bus ont circulé simultanément, tandis que le projet attirait l’attention de médias étrangers, notamment aux États-Unis, en Chine, en Australie et en Inde.
L’expérience initiale était pourtant très courte : la phase pilote s’est déroulée sur trois semaines, avec des circulations programmées jusqu’au 16 mai 2026. L’objectif était précisément de tester cette étrange idée avant d’envisager son éventuelle reproduction ailleurs. L’Institut pour la mobilité de l’Université de Saint-Gall devait notamment analyser les données recueillies pendant les voyages.
La Ligne Zéro n’est donc pas vraiment une nouvelle ligne de transport. C’est plutôt une œuvre d’art grandeur nature utilisant un véritable bus, de véritables chauffeurs et de véritables voyageurs. Une façon assez maligne de poser une question toute simple : sommes-nous encore capables de faire quelque chose qui ne serve à rien ?
Dans une société où chaque minute doit être rentabilisée, où les applications calculent le chemin le plus rapide et où l’on regarde déjà son téléphone avant même que le bus ait quitté l’arrêt, les frères Riklin proposent exactement l’inverse : monter, regarder dehors, parler à un inconnu et accepter de perdre un peu de temps.
Et peut-être découvrir que ce temps-là n’était finalement pas perdu.
