Art of Juliette

Toute entière vers ce qui apparaît.

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« Il existe une fatigue particulière à devoir se regarder pendant qu’on regarde le monde. »

Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi certaines situations me demandent
autant d’énergie. Mon attention n’y est jamais entièrement disponible : une partie reste occupée à mesurer ma présence, mes gestes, mes réponses. Lorsque je dessine, cette surveillance n’a plus d’utilité. L’intensité reste la même, mais elle peut enfin se diriger tout entière vers quelque chose. Ce déplacement me semble essentiel : je ne cherche plus à savoir si je suis à la bonne place. Je peux simplement regarder.

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Dans certains endroits, être présente ne
suffisait pas.

Il fallait aussi me regarder être présente.
Quand parler. Où poser les yeux. Combien de
temps laisser durer un silence. Quelle
intensité donner à une réaction.

Pendant que j’écoutais quelqu’un, une partie
de mon attention vérifiait ma manière de
l’écouter. Pendant que je répondais, quelque
chose observait déjà la réponse.

J’étais là et, en même temps, occupée à
vérifier comment j’étais là.

Mon attention travaillait dans deux directions.

Vers l’autre.

Et vers moi, en présence de l’autre.

Je pouvais traverser une conversation entière
sans jamais être tout à fait à l’endroit où elle
avait lieu.

Devant une feuille, cette division cessait.

Je prenais un crayon.

Une ligne commençait.

Elle allait trop loin ou pas assez. Elle
rencontrait une autre ligne. Un espace
apparaissait entre les deux et soudain cet
espace comptait.

Je ne me regardais plus faire.

Mon attention descendait dans ma main.

La pression de la mine.

Quelques millimètres de papier laissés blancs.

Une couleur qui s’approchait d’une autre sans
encore la toucher.

Tout ce qui servait ailleurs à surveiller ma
présence redevenait disponible.

Alors je pouvais remarquer presque rien.

Une différence d’épaisseur.

Une distance.

Le déplacement minuscule qui suffit à
modifier l’équilibre de toute la feuille.

L’intensité n’avait pas diminué.

Elle avait changé de direction.

Elle ne revenait plus sans cesse vers moi pour
vérifier ma place. Elle pouvait rester sur ce qui
apparaissait.

C’est peut-être cela que le dessin m’a donné
de plus précieux.

Pas un endroit où devenir enfin moi-même.

Un endroit où je n’avais pas à me
regarder exister.

La feuille ne me demandait ni la bonne
posture ni la bonne réponse. Elle ne mesurait
pas mon silence. Elle n’attendait rien de mon
visage.

Je pouvais approcher.

Poser la main.

Regarder.

Une ligne avançait.

Mon attention avançait avec elle.

Et, pour une fois, rien en moi n’avait besoin de
se retourner pour vérifier que j’étais toujours
là.

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