Penser différemment, c’est parfois entendre
une musique que personne d’autre ne semble
remarquer et continuer à vivre avec son
intensité.
Je ne sais pas toujours pourquoi certaines
choses m’atteignent autant.
Un regard peut produire en moi une sensation
de verre brisé. Une parole presque anodine
continue parfois à résonner bien après avoir
été prononcée. À l’inverse, certaines
présences ouvrent brusquement un espace
immense, presque doré. Mon souffle change.
Quelque chose se desserre. Je peux occuper
toute la place à l’intérieur de moi.
Rien n’est pourtant devenu moins intense.
Avec les autres, j’ai souvent baissé le volume.
Ne pas montrer combien une chose m’avait
atteinte. Retenir une association avant qu’elle
ne devienne une phrase. Simplifier une
pensée pour la rendre plus facile à suivre.
Faire comme si certains détails n’avaient pas
d’importance.
Rendre le monde un peu plus petit pour qu’il
puisse tenir entre nous.
À force, la musique devient lointaine.
Elle est toujours là, mais il faut tendre l’oreille
pour savoir qu’elle vient encore de soi.
Alors j’ai cherché des êtres capables de la
reconnaître. Quelqu’un qui entendrait les
nuances, verrait les couleurs, serait touché
aux mêmes endroits.
Aujourd’hui, ce désir a changé.
Je n’ai pas besoin d’être reconnue à chaque
endroit où je suis différente.
J’ai besoin de ne pas disparaître à ces
endroits-là.
Le dessin donne une mesure de cela.
Sur une feuille, une ligne n’a pas besoin de
s’effacer pour qu’une autre puisse exister.
Une couleur peut garder toute son intensité
sans prendre celle de la couleur voisine.
Chacune reste entière et, pourtant, quelque
chose tient entre elles.
C’est peut-être cette possibilité que je
cherche aussi parmi les êtres.
Ne plus rendre mon monde plus petit pour y
faire entrer quelqu’un.
Ne plus me tenir à distance de ce qui
m’atteint pour devenir plus facile à rejoindre.
Pouvoir être là.
Quelqu’un près de moi.
Et entendre encore toute la musique.
