Art of Juliette

Là où nos regards diffèrent.

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Là où nos regards diffèrent.

« Nous pouvons être très proches sans que le monde prenne exactement la même forme en nous. »

Il existe pour moi une solitude qui n’est pas affective. Elle apparaît lorsque je mesure que, même très proche de quelqu’un, je ne saurai jamais exactement ce que le monde devient en lui. Les mots tentent de réduire cette distance, mais quelque chose résiste toujours. Le dessin me permet une autre rencontre. Nous pouvons regarder la même feuille, y voir des choses différentes et rester pourtant ensemble. Nos regards n’ont pas besoin de coïncider pour que quelque chose puisse circuler entre eux.

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On parle souvent de solitude affective.

Il en existe une autre, plus difficile à expliquer.

Elle peut apparaître alors que quelqu’un est
assis juste en face de moi.

Nous parlons.

Nous nous comprenons.

Nous pouvons même nous aimer.

Et pourtant, je ne saurai jamais exactement ce
que le monde devient lorsqu’il passe par lui.

Nous utilisons les mêmes mots.

Bleu.

Silence.

Peur.

Beauté.

Je sais ce qu’ils ouvrent en moi. Je peux
essayer de le raconter avec la plus grande
précision possible. Mais je ne peux pas savoir
ce qu’ils ouvrent chez l’autre.

C’est cette sensation que j’appelle la
solitude cognitive.

Elle n’a rien à voir avec le fait de penser mieux
ou de comprendre davantage.

Elle vient de cette évidence étrange : nous
pouvons être très proches sans jamais
éprouver exactement la même chose.

Mes exigences viennent aussi de là.

Pas d’un mépris des autres.

D’une incapacité profonde à trahir ce que
je perçois.

Je ne sais pas faire semblant de ne pas voir.

Je peux me taire. Je peux essayer de laisser
passer. Mais ce que j’ai perçu reste là.

Alors je cherche la précision.

Je reprends une phrase.

J’ajoute une nuance.

J’enlève ce qui déforme.

Je voudrais parfois pouvoir accepter que
« presque » soit suffisant.

Mais quelque chose résiste.

Même avec les mots les plus précis, une
partie de l’expérience reste de mon côté.

Le dessin ne supprime pas cette solitude.

Il fait autre chose.

Il pose quelque chose entre nous.

Une feuille.

Je dessine, puis ma main s’arrête.

Quelqu’un regarde.

Je ne sais pas où son regard va se poser.

Il peut s’arrêter sur une ligne que j’avais
presque oubliée. Trouver douce une couleur
que je ressentais comme violente. Voir un
espace là où je voyais une tension.

Et je n’ai rien à corriger.

Nous pouvons regarder le même dessin et y
rencontrer deux choses différentes.

Pour une fois, cet écart n’est pas un échec.

Je n’ai pas besoin de diminuer ce que j’ai
perçu pour laisser une place à ce qu’il perçoit.

Il n’a pas besoin d’entrer exactement dans
mon expérience pour rencontrer quelque
chose de moi.

La feuille tient entre nous.

Elle accueille les deux regards sans demander
à l’un de rejoindre l’autre.

C’est peut-être aussi pour cela que le dessin
compte autant pour moi.

Dans les mots, je cherche souvent l’endroit
exact où l’autre pourra me rejoindre.

Dans le dessin, je peux accepter qu’il
arrive ailleurs.

Une ligne peut partir sans que je sache où elle
conduira celui qui la regarde.

Une couleur peut produire quelque chose que
je n’avais pas prévu.

Ce que j’ai dessiné peut continuer sans moi.

Il y a quelque chose de très particulier dans
cette liberté.

Je crée depuis ma perception la plus intime,
avec ce qui m’appartient peut-être le plus
profondément, puis j’accepte que cela
devienne autre chose dans le regard de
quelqu’un.

Je n’ai plus besoin de vérifier ce qui a
été compris.

Je n’ai plus besoin de réduire l’écart.

La solitude cognitive ne disparaît pas.

Je reste à l’intérieur de ce que je perçois.

L’autre reste à l’intérieur de ce qu’il perçoit.

Mais entre nous, il n’y a plus seulement
une distance.

Il y a une feuille.

Quelque chose qui vient de moi sans
demander à l’autre de devenir moi.

Un endroit où deux regards peuvent se
rencontrer précisément parce qu’ils restent
différents.

Peut-être qu’une rencontre commence là.

Non pas lorsque nos perceptions finissent
par coïncider.

Mais lorsque leur différence n’empêche plus
quelque chose de passer.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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