Ce qui est non négociable pour moi paraît
souvent secondaire aux autres. L’honnêteté,
la profondeur, la précision émotionnelle, la
loyauté dans les détails invisibles.
Tout ce qui, pour moi, possède le poids du
sacré semble parfois traverser le monde avec
une légèreté déconcertante.
C’est cette différence de poids qui me
fait mal.
La douleur ne crie pas. Elle s’installe dans le
corps. Dans les muscles, dans la fatigue
nerveuse, dans cette sensation d’être
exposée à un monde dont les mesures ne
sont pas toujours les miennes.
Mon corps finit par porter ce qui, ailleurs,
semble ne rien peser.
Alors je dessine.
Sur la page, les mesures changent.
Une nuance presque invisible entre deux
couleurs peut devenir essentielle. Quelques
millimètres entre deux formes peuvent
modifier tout l’espace. Une ligne qui tremble
peut retenir davantage mon regard qu’une
forme immense.
Je peux m’arrêter là où le regard passerait.
Regarder un vide jusqu’à ce qu’il cesse
d’être vide.
Dans un dessin, une chose minuscule peut
déplacer l’ensemble. Elle n’a pas besoin d’être
grande, bruyante ou immédiatement visible
pour agir.
Il suffit qu’elle soit là.
Je connais cette sensation : quelque chose
peut exister avec une intensité immense sans
que rien, de l’extérieur, permette d’en mesurer
le poids.
Le dessin me donne un endroit pour cela.
Je laisse de l’espace autour d’une forme
presque effacée. Je ralentis devant une
nuance. Je reviens sur une ligne jusqu’à sentir
qu’elle porte exactement ce qu’elle doit
porter.
Je ne peux pas décider de ce que le monde
considère comme important.
Sur la page, je peux choisir de ne pas laisser
disparaître ce qui ne fait pas de bruit.
Je lui donne une ligne.
Un espace.
Du poids.
Et l’invisible tient.
