Le psychiatre me demande :
Vous sentez-vous différente dans votre
manière de penser ?
Je me sens différente dans mon besoin de
vérité, d’authenticité, d’absolu. J’ai besoin
d’aller jusqu’au noyau des choses. Une
approximation, une demi-mesure, un
arrangement silencieux avec le réel
produisent en moi une dissonance.
Les pensées m‘arrivent avec leur couleur, leur
texture, leur densité. Les idées ont une
température, une lumière propre. Les mots
ont un poids, parfois une odeur. Une
conversation peut devenir un paysage
sensoriel entier que je traverse sans que
personne autour de moi ne le voie.
Je cherche la justesse.
Pas une excellence sociale, brillante ou
compétitive. Quelque chose de plus intérieur :
que les mots correspondent aux gestes, que
les intentions rejoignent les actes, que ce qui
est dit ne contredise pas ce qui est vécu.
Je dessine de la même manière.
Une ligne peut être belle et ne pas être juste.
Je le sens immédiatement.
Alors je recommence. Je déplace une courbe
de presque rien. Je change la pression de ma
main. J’assourdis une couleur, j’ouvre un
espace. La différence est parfois si faible
qu’elle pourrait passer inaperçue.
Pour moi, elle change tout.
Je ne cherche pas à rendre la ligne plus belle.
Je cherche l’endroit où elle devient vraie.
Puis le trait trouve sa place. Rien n’est parfait.
Pourtant, rien ne résiste plus. La couleur tient
avec la ligne, la ligne avec l’espace, l’espace
avec ce qui l’entoure.
Quelque chose s’accorde.
Je reconnais cette sensation avant de pouvoir
l’expliquer.
Dans la vie aussi, je perçois les écarts. Une
parole qui ne rejoint pas un geste. Une
intention qui se sépare d’un acte. Un mot
légèrement déplacé par rapport à ce qu’il
prétend dire.
Le mensonge me brûle physiquement.
Comme une couleur qui sonne faux.
Comme une ligne presque juste.
Alors je reviens au dessin.
Je cherche le trait qui n’a rien à prouver.
Seulement à être juste.
