Il y a un signe dont je pars toujours. Une
forme simple qui revient dans mes dessins, se
répète, se décale, se propage comme un
écho.
Elle vient de la maternelle.
Je ne savais pas encore écrire mon prénom.
Cette forme me représentait. Avant les lettres,
avant mon nom écrit, il y avait ce dessin pour
dire : c’est moi.
Ma première carte d’identité était une forme.
Je la dessine encore.
Je ne reproduis pas un dessin d’enfance. Je
continue à le dessiner. La forme première
demeure et, autour d’elle, d’autres
apparaissent. Je répète, je décale, je
rapproche. Un signe en appelle un autre, puis
un autre. La forme se propage jusqu’à devenir
rythme.
Ma main change. Le dessin se transforme.
Je pars toujours de là.
D’un signe qui savait me représenter avant
que je sache écrire mon prénom.
Mes carnets sont des territoires hybrides,
moitié livres, moitié ateliers. Les phrases y
côtoient les croquis comme deux espèces qui
se reconnaissent instinctivement. Et quelque
part sur la page, la forme revient.
Comme un animal marque son territoire.
Comme une prière discrète adressée à la vie.
Une preuve que j’existe encore.
Lorsque mes points d’appui disparaissent, le
monde vacille. Le vertige ouvre un fond gris
bleuté, noir verdâtre, froid, humide. Un puits
où la lumière ne réchauffe rien.
Alors ma main revient au premier signe.
Une forme.
Puis une autre.
Puis l’écho de l’écho.
La page cesse d’être vide.
Avant de savoir écrire mon nom, j’avais une
forme pour dire que j’étais là.
Je l’ai encore.
