Je garde des crayons, des carnets, des
papiers, des textures, des couleurs exactes.
Certains outils paraissent identiques. Ils ne le
sont jamais. Une mine accroche davantage,
une couleur absorbe la lumière, un papier
ralentit la main. Aucun papier ne produit le
même silence.
Je trie. Par teintes, par nuances, par familles
chromatiques. Je rapproche, j’écarte, je
déplace. Il existe une place où chaque chose
devient juste, et je la cherche.
Dans l’imbroglio du monde, ces gestes
construisent des repères minuscules. Je ne
sais pas toujours pourquoi une couleur doit
être ici plutôt que là. Je sais seulement
lorsqu’elle ne l’est pas.
Alors je recommence.
Jusqu’à ce que chaque nuance trouve sa
place exacte.
Et lorsque tout est aligné, quelque chose en
moi cesse de vaciller.
Je peux passer des heures ainsi sans tracer
une seule ligne. Choisir un crayon. Toucher un
papier. Ouvrir un carnet, le refermer. Déplacer
une couleur de quelques centimètres.
Regarder.
De l’extérieur, je ne fais rien.
Longtemps, je l’ai cru aussi.
Je pensais que le travail commencerait plus
tard, avec le premier trait.
Pourtant, ma main travaille déjà. Mon regard
mesure les écarts, éprouve les matières,
rapproche les couleurs. Quelque chose
s’organise avant même que je sache ce qui va
apparaître.
Je ne prépare pas l’oeuvre.
Je commence à lui faire une place.
La préparation est l’échauffement de
ma pensée.
Avant le premier trait, quelque chose a
déjà commencé.
