Je teste mes crayons comme on essaie des
bijoux précieux. Je les ouvre avec le respect
que l’on réserve aux trésors. Chacun possède
une température, un poids émotionnel, une
voix. Certaines couleurs me parlent avant
même de toucher le papier.
Le bleu est intense et humide. Le jaune
crépite doucement, comme une lampe restée
allumée dans une cuisine la nuit. Le rouge
possède une vibration organique. Le vert sent
la semence et le silence après la pluie.
Des crayons, des feutres, j’en ai beaucoup.
Une multitude. Chacun porte une possibilité
que les autres n’ont pas : une nuance, une
densité, une manière différente d’entrer dans
la pensée.
Les lettres aussi sont des dessins. De petits
corps penchés sur le vide. Avant même de
signifier, elles ont un poids, une direction, une
respiration. Écrire est peut-être cela : une
succession de gestes qui cherchent une
forme où respirer.
On dit que je collectionne. Je ne m’en
aperçois pas. C’est le regard des autres qui
donne ce nom à ce qui, pour moi, est
simplement nécessaire. Je ne garde pas pour
posséder. Je garde pour être prête.
Il faut que les crayons soient là. Les carnets
aussi. À portée de main. Comme si quelque
chose pouvait surgir sans prévenir et qu’il
fallait lui donner un passage.
Comme si chaque crayon pouvait un jour
sauver ma pensée.
Chaque carnet est une maison de secours
pour mon esprit. J’y dépose ce qui risquerait
de rester sans lieu : une ligne, une couleur,
quelques mots, parfois presque rien.
Quand je dessine, je n’illustre pas mes
pensées. Je les laisse changer de langue.
Elles deviennent lignes, matières, couleurs.
Elles n’ont plus besoin de s’expliquer pour
exister.
Mes dessins me parlent avant les mots.
Mes mots dessinent après le silence.
