Le projet porte un nom : « Retour au goudron ». Les onze ouvrages sont publiés par Actes Sud, La Fabrique, L’Olivier, Minuit, Rivages, La Marelle, Robert Laffont, Seuil, les Éditions du sous-sol, La Volte et Verdier. Tous apparaissent sous la signature collective Infernus Iohannes, qui rassemble symboliquement les différentes identités littéraires et hétéronymes utilisés par Volodine au cours de son œuvre. Les onze textes peuvent être lus indépendamment et empruntent des formes différentes : récits, contes, dialogues ou textes accompagnés de photographies.
Ce n’est donc pas simplement une spectaculaire opération de rentrée littéraire. C’est l’aboutissement d’une construction commencée il y a 41 ans. Antoine Volodine avait imaginé le post-exotisme comme une littérature à plusieurs voix, peuplée de révolutionnaires vaincus, de prisonniers, de survivants, de fantômes et de personnages situés quelque part entre la vie et la mort. Guerres, génocides, échec des révolutions, absurdité politique, mémoire des catastrophes du XXe siècle et humour noir constituent depuis longtemps la matière de cet univers.
Volodine n’a d’ailleurs jamais été un écrivain facile à ranger dans une case. D’abord associé à la science-fiction, il s’en est rapidement échappé pour bâtir une œuvre beaucoup plus singulière, passant d’une maison d’édition à une autre et multipliant les identités d’auteur. Antoine Volodine lui-même est un nom de plume de Jean Desvignes. Manuela Draeger, Lutz Bassmann ou Elli Kronauer ont également participé à cette immense construction fictionnelle où l’identité de celui qui écrit finit par devenir une partie du récit.
Le chiffre même avait été prévu : l’édifice post-exotique devait comporter 49 titres. Avec cette dernière livraison, le programme arrive volontairement à son terme. Volodine l’explique sans détour : il faut savoir terminer un projet littéraire. La dernière pièce de l’ensemble conduit à une phrase annoncée depuis des décennies : « Je me tais. »
Parmi les onze titres figurent Bardo solo, Ultimes sursauts, Chagrins, La grande misère, Défections et Cie, Mémoire, mode d’effroi, Les meilleurs d’entre nous, Survies minuscules, Zone crypte, zone miroir, Malaise chez les plongeuses et enfin Retour au goudron.
Il y a quelque chose de magnifique dans cette manière de partir. À l’époque où l’édition cherche souvent le livre événement, Volodine transforme son départ en œuvre en publiant non pas un ultime roman mais onze livres dispersés entre onze maisons. Même les éditeurs impliqués présentent le projet comme un geste esthétique et collectif plutôt que comme une simple opération commerciale.
L’écrivain quitte ainsi son univers exactement comme il l’a construit : en brouillant les frontières entre auteur et personnages, entre roman et performance, entre identité individuelle et création collective. Une sortie parfaitement cohérente pour un homme qui aura passé quatre décennies à démontrer qu’un écrivain pouvait être plusieurs écrivains à la fois.
Et finalement, onze livres pour dire « Je me tais », c’est peut-être l’une des plus belles contradictions que pouvait inventer Antoine Volodine.
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