La comparaison avec la Suisse est particulièrement cruelle. Après cinq journées, la petite délégation helvétique comptait cinq médailles, mais surtout trois titres européens, quand la France n’en possédait aucun. La Suisse a notamment frappé fort avec Audrey Werro sur 800 mètres et Angelica Moser à la perche. La France, pays de près de 70 millions d’habitants, disposant d’un réseau considérable de clubs, d’infrastructures, d’entraîneurs, de pôles de haut niveau et d’une délégation de 80 athlètes à Birmingham, ne peut évidemment pas se contenter éternellement d’expliquer qu’elle place beaucoup de monde en finales. À un moment, il faut aussi gagner.
Ce qui rend la situation plus préoccupante encore est la comparaison avec les Championnats d’Europe de Rome en 2024. La France y avait terminé deuxième nation européenne avec 16 médailles, dont quatre titres. Alice Finot, Cyréna Samba-Mayela, Gabriel Tual ou Alexis Miellet avaient alors donné l’impression d’une équipe de France capable de retrouver une vraie dynamique. Deux ans plus tard, le contraste est saisissant. Birmingham ressemble moins à une confirmation qu’à un brutal retour sur terre.
Et il serait trop facile d’expliquer ce recul par une simple mauvaise semaine. Les Jeux olympiques de Paris avaient déjà envoyé un avertissement très clair : malgré l’avantage de concourir à domicile et une équipe nombreuse, l’athlétisme français n’avait décroché qu’une seule médaille, l’argent de Cyréna Samba-Mayela sur 100 mètres haies. Une médaille magnifique, mais une seule. Lorsque le même problème réapparaît deux ans plus tard à l’échelle européenne, la question devient nécessairement structurelle.
Car la France possède des athlètes talentueux. Étienne Daguinos, Alice Finot, Marie-Julie Bonnin, Aurélien Quinion et les autres médaillés de Birmingham le prouvent. Il serait donc injuste de parler d’un désert. Mais entre disposer d’athlètes capables d’entrer dans les huit meilleurs et disposer de champions capables de battre les meilleurs lorsque tout se joue, il existe encore un fossé. Les grandes nations européennes actuelles semblent davantage parvenir à transformer leur potentiel en victoires. L’Italie l’a démontré depuis plusieurs saisons. La Grande-Bretagne continue de produire des sprinteurs et des coureurs capables de gagner les grands rendez-vous. La Suisse, avec un réservoir humain incomparablement plus petit, parvient elle aussi à faire émerger des champions internationaux.
C’est peut-être là que se situe la vraie question pour l’athlétisme français : non pas combien d’athlètes sont sélectionnés, mais combien possèdent réellement le niveau, l’encadrement, la stabilité et l’environnement nécessaires pour devenir champions olympiques ou mondiaux. Une délégation de 80 athlètes impressionne sur le papier. Elle devient beaucoup moins impressionnante lorsque les titres ne suivent pas.
Il reste encore des épreuves à Birmingham et le bilan définitif devra évidemment attendre dimanche soir. Jimmy Gressier et plusieurs relais peuvent encore modifier profondément la photographie actuelle. Un titre change parfois la perception de toute une compétition. Il serait donc absurde de prononcer dès aujourd’hui un verdict définitif.
Mais il serait tout aussi dangereux de considérer cette semaine comme un simple accident. Dans moins de deux ans auront lieu les Jeux olympiques de Los Angeles 2028. Deux ans, dans la construction d’un athlète de très haut niveau, c’est demain. Les champions qui devront y décrocher des médailles sont déjà connus ou presque. Ils sont déjà dans les stades, dans les centres d’entraînement, dans les compétitions internationales. On ne fabriquera pas soudainement en 2028 une génération de champions olympiques.
Birmingham doit donc servir d’électrochoc. La France n’a pas besoin de slogans ni de tableaux de progression flatteurs : elle a besoin de savoir pourquoi tant d’athlètes atteignent le niveau international sans parvenir suffisamment souvent à franchir le dernier mètre qui sépare une bonne performance d’un titre.
L’athlétisme français n’est pas mort. Sept médailles européennes provisoires suffisent à le démontrer. Mais il est aujourd’hui dans une situation paradoxale : assez fort pour être régulièrement présent, pas assez fort pour imposer sa loi. À deux ans de Los Angeles, c’est précisément ce qui doit inquiéter. Car aux Jeux olympiques, personne ne distribue de médaille pour la densité d’une délégation ou pour le nombre de finalistes. À la fin, il reste un podium. Et pour l’instant, lorsque les autres nations montent sur sa plus haute marche, la France regarde encore trop souvent d’en bas.
