Je capte les détails.
Une micro-faille dans une voix. Une hésitation
presque invisible. Une intention derrière une
formulation. Ce qui circule entre deux êtres
sans que rien soit dit.
Mais ce ne sont peut-être pas les détails que
je perçois le plus.
C’est ce qui se passe entre eux.
Une intonation rejoint un geste. Un silence se
pose à côté d’une phrase. Un regard confirme
une parole ou, brusquement, la déplace.
Mon esprit relie.
Sans cesse.
Je couds entre elles les pièces du puzzle.
Je ne décide pas de le faire. Les fils se
tendent d’eux-mêmes. Peu à peu, une forme
apparaît.
Parfois, je vois ce que d’autres ressentent
sans parvenir à le nommer.
J’ai besoin de vérité.
Pas de perfection.
Une vérité imparfaite est plus respirable pour
moi qu’un mensonge poli.
Je peux entendre une voix trembler. Regarder
quelqu’un chercher ses mots. Accueillir une
hésitation, une maladresse, un aveu
d’incertitude.
Tout cela est vivant.
Ce qui malmène mon esprit, c’est le moment
où les signes cessent de se rejoindre.
Une parole va dans une direction.
Le geste dans une autre.
Une promesse reste suspendue dans l’air
tandis que la présence qui devait la porter
commence déjà à se retirer.
Alors une pièce saute.
Le fil casse.
Ce que j’avais minutieusement relié
commence à se défaire autour de cette
rupture.
Je regarde à nouveau.
J’écoute.
Je cherche l’endroit où le fil s’est rompu.
Les mots imprécis créent en moi un
marécage verdâtre.
Le flou entretenu prend une matière presque
organique. Quelque chose s’altère, se couvre
de bleu-gris.
Je pourrais presque en sentir l’odeur.
Le goût.
Mon corps refuse avant que je
sache pourquoi.
Lorsque je dessine, je pars souvent de
presque rien.
Une ligne.
Un angle.
Une couleur.
Un vide.
Pris séparément, ils ne disent pas
grand-chose.
Je regarde ce qui se passe entre eux.
Une ligne déplace la suivante. Une couleur
transforme celle qui était là avant elle. Un vide
donne soudain du poids à une forme.
Je tends des fils invisibles.
Je couds là aussi.
Le dessin n’est peut-être pas seulement ce
que je pose sur la feuille.
Il est ce qui apparaît entre les choses que
j’y pose.
Parfois, une seule ligne suffit à rompre
l’ensemble.
Je le sens immédiatement.
Mais je ne l’efface pas toujours.
Je reste devant.
Je déplace une autre ligne.
J’ouvre un vide.
J’approche une couleur.
J’attends.
Quelque chose recommence à circuler.
Le fil ne revient pas exactement là où il était.
Il trouve un autre passage.
C’est peut-être cela que le dessin m’apprend.
Tout ce qui rompt n’a pas besoin d’être
réparé à l’identique.
Parfois, le fil reprend ailleurs.
Je ne cherche pas la perfection.
Ni sur la feuille.
Ni chez les êtres.
Je cherche ce qui peut trembler sans
devenir faux.
Une ligne peut hésiter et rester vraie.
Une parole aussi.
Je préfère une franchise qui tremble à une
douceur qui trahit.
La sincérité maladroite aura toujours, pour
moi, plus de beauté qu’une perfection
artificielle.
