Mon besoin de logique n’est pas une froideur.
Je ne suis pas un glaçon féminin.
Moi, j’aime le monde avec précision.
Pas un monde tracé à la règle, mesuré au
millimètre, enfermé dans des contours
impeccables.
J’aime le trait franc.
Celui qui part de la main et engage le corps.
Celui qui peut trembler, bifurquer, accélérer,
mais qui ne ment pas sur son mouvement.
Un trait à main levée.
Parfois au poing levé.
J’ai confiance lorsque les mots correspondent
aux gestes.
Lorsque les promesses ont un poids.
Lorsque les silences ne cherchent pas à se
faire passer pour autre chose que ce qu’ils
sont.
Alors quelque chose se détend en moi.
Les couleurs deviennent plus lumineuses,
acidulées de fraîcheur. L’air circule autrement.
Je peux regarder ce qui est là sans chercher
derrière.
j’ai besoin que la réalité tienne debout sans
masquer ses fondations.
Que les mots aient une colonne vertébrale.
Je ne demande pourtant pas au monde
d’être simple.
J’aime les nuances.
Les écarts minuscules. Les changements
presque imperceptibles. Le moment où une
couleur, en s’approchant d’une autre, devient
différente sans avoir changé.
J’entends une voix descendre légèrement sur
un mot.
Une respiration retenue une seconde de trop.
Je vois un geste déplacer le sens
d’une phrase.
Je ne décide pas de remarquer.
Je remarque.
Lorsque je dessine, c’est pareil.
Je mesure peu.
Ma main avance directement sur la feuille. Elle
cherche sans instrument. Elle hésite, repart,
bifurque. Certaines lignes tremblent. D’autres
arrivent d’un seul geste.
Je ne leur demande pas d’être droites.
Je ne leur demande pas d’être parfaites.
Je veux qu’elles soient présentes.
Parfois, une ligne irrégulière est d’une
précision absolue.
Je le sais avant de savoir pourquoi.
Ma main le sait.
Mon corps aussi.
Quelque chose vient de trouver sa place et
ma respiration change à peine.
C’est juste.
La précision ne m’a jamais semblé froide.
Elle est charnelle.
Elle écoute.
Elle regarde.
Elle s’approche suffisamment près pour sentir
ce qui bouge.
Aimer quelqu’un avec précision, ce n’est pas
le vouloir sans contradictions.
C’est ne pas détourner les yeux de
ses nuances.
Ne pas les réduire.
Ne pas remplacer ce qu’il est par ce que
j’aurais préféré qu’il soit.
Mais j’ai besoin de pouvoir poser ma
confiance quelque part.
Que les paroles ne partent pas d’un côté
pendant que les gestes vont de l’autre.
Que les promesses gardent leur poids.
Que le sol reste sous mes pieds.
Il y a en moi quelque chose qui perçoit avant
de comprendre.
Quelque chose qui reconnaît un déplacement
avant que je puisse le nommer.
Je pourrais essayer de tout expliquer.
Je préfère parfois laisser ma main répondre.
Elle sait des choses que je ne sais pas encore.
Une part de moi pense.
L’autre écoute le sol, l’air, les variations
minuscules.
Elle sent le vent tourner.
Mi-femme, mi-animal.
