Le psychiatre me demande :
Avez-vous besoin d’exactitude, de
cohérence, de logique ?
Je cherche mes mots.
J’ai besoin de clarté, de vérité, de sens,
d’intégrité, de limpidité.
J’ai besoin de paroles claires.
J’ai besoin d’actes vrais.
Je ne sais pas vivre dans l’à-peu-près.
Les zones floues m’écorchent. Elles me
piquent jusqu’au sang de l’épiderme. Elles ont
une matière : celle de voiles opaques et
rêches, hérissés de minuscules pointes qui
viennent frotter contre ma peau nue et
sensible.
Une contradiction n’est jamais seulement une
contradiction.
Je la vois comme une fissure dans un mur.
Je l’entends.
Une phrase fausse a une couleur trouble. Une
intention ambigüe laisse dans l’atmosphère
un goût métallique, aussi désagréable que du
papier aluminium entre les dents.
En moi, les dissonances ne passent jamais
inaperçues.
Elles clignotent.
Elles grondent.
Elles éclatent comme le tonnerre : bleu violet
foncé, avec du noir comme base.
Puis elles envahissent tout mon
espace intérieur.
Je vois parfois les autres laisser passer.
Une parole imprécise. Un geste qui ne
correspond pas aux mots. Une contradiction.
Ils continuent.
Moi, je reviens.
Mon attention retourne exactement à l’endroit
où quelque chose ne tient pas.
Comme la langue revient sur une
dent ébréchée.
Je cherche.
Longtemps, j’ai cru que je cherchais
la cohérence.
Aujourd’hui, je crois que je cherche
la justesse.
Pas juste au sens de correct.
Juste comme une note peut l’être.
Il suffit parfois d’un écart minuscule entre une
parole et un acte pour que quelque chose se
dérègle en moi.
Le mensonge me blesse moralement, mais il
fait davantage encore : il me désaccorde.
Alors l’eau monte.
Elle gagne l’espace intérieur, recouvre les
passages, prend toute la place.
C’est une inondation dont je ne connais pas
la fin.
Lorsque je dessine, pourtant, je rencontre
aussi des désaccords.
Une ligne ne tient pas avec une autre. Une
couleur prend trop de place. Une forme
écrase celle qui se trouve à côté. Parfois
quelque chose me dérange sans que je sache
encore quoi.
Je reste devant.
Je regarde.
Je déplace une ligne.
J’approche une couleur d’une autre.
J’ouvre un peu de vide.
Je recommence.
Parfois, quelques millimètres suffisent.
Presque rien n’a changé et pourtant, soudain,
cela tient.
Je le sens avant de pouvoir l’expliquer.
Les lignes ne sont pas devenues plus sages.
Les couleurs peuvent continuer à se heurter. Il
reste des tensions, des écarts, des choses
qui ne se ressemblent pas.
Mais rien ne ment.
Je peux rester devant.
Peut-être est-ce cela que ma main cherche
depuis toujours lorsque je dessine.
Pas mettre de l’ordre partout.
Pas effacer ce qui dérange.
Trouver la distance juste entre une ligne et
une autre. L’espace nécessaire autour d’une
forme. La proximité exacte entre deux
couleurs.
Faire tenir ensemble ce qui ne se ressemble
pas sans demander à l’un de céder devant
l’autre.
Le psychiatre m’avait demandé si j’avais
besoin de cohérence.
Je ne savais pas quoi lui répondre.
Aujourd’hui, je dirais peut-être :
j’ai besoin de sentir que cela tient.
Et le dessin m’apprend que tenir ensemble ne
signifie pas être d’accord.
