Le cas de Guillaume Pley et de Legend est probablement le plus intéressant parce qu’il échappe justement aux classifications habituelles. Legend ne se revendique ni de droite ni de gauche. Guillaume Pley défend au contraire une forme d’interview longue, bienveillante, débarrassée du côté agressif de l’interrogatoire politique traditionnel. Mais avec environ 3,7 millions d’abonnés sur YouTube et des millions d’écoutes mensuelles en podcast, Legend est devenu une puissance médiatique que les candidats ne peuvent plus ignorer. Nicolas Sarkozy, François Hollande, Jordan Bardella, Édouard Philippe ou Louis Boyard y sont déjà passés. Une enquête du Monde publiée en juin 2026 estimait même que le média pourrait peser dans la campagne présidentielle.
C’est peut-être là que se trouve la véritable révolution. Autrefois, un candidat devait accepter les règles du jeu de TF1, France 2, RTL, Europe 1 ou d’un grand quotidien. Questions contradictoires, temps limité, relances, journalistes spécialisés. Désormais, il peut choisir un podcast de deux heures, une chaîne YouTube ou un influenceur disposant de plusieurs millions d’abonnés et parler directement au public. Le Monde évoquait récemment ce « grand contournement » des journalistes : les équipes politiques combinent aujourd’hui presse traditionnelle, podcasts, réseaux sociaux et influenceurs selon le public qu’elles souhaitent atteindre.
À droite et à l’extrême droite, cette stratégie est particulièrement organisée. Autour de CNews et d’Europe 1 gravite désormais toute une constellation numérique : Frontières, Boulevard Voltaire, Causeur, Omerta, Radio Courtoisie et de nombreux comptes beaucoup plus petits mais extrêmement actifs sur X, YouTube, TikTok ou Instagram. Le fonctionnement est redoutablement efficace : une enquête ou une polémique apparaît sur un petit média, circule sur les réseaux sociaux, est reprise par un influenceur puis arrive éventuellement sur une grande antenne. Le petit média nourrit le grand et le grand offre au petit une visibilité considérable. Le Monde décrivait déjà cette galaxie ultraconservatrice et les passerelles régulières entre plusieurs de ces sites et CNews.
À gauche, une contre-offensive existe également, avec une économie souvent différente. Blast, Le Média, Mediapart, mais également toute une galaxie de vidéastes, podcasts et comptes militants produisent leurs propres récits de l’actualité. Le Média revendique explicitement la fabrication d’un « contre-discours » et expliquait encore en juin préparer sa prochaine saison avec « l’élection présidentielle en ligne de mire ». Blast assume de son côté une ligne progressiste et située à gauche ; son fondateur Denis Robert a toutefois refusé devant le Sénat l’étiquette d’« extrême gauche », qu’il juge discutable.
Et cela change profondément la nature du combat politique. Chaque camp ne se contente plus de défendre ses idées : il produit sa propre réalité médiatique. Sur un média, le sujet majeur de la journée sera l’immigration, l’insécurité ou l’islamisme. Sur un autre, ce seront les inégalités sociales, les violences policières, le climat ou la concentration des médias entre les mains de milliardaires. Les faits peuvent être identiques ; leur hiérarchisation, le vocabulaire choisi et les personnes invitées construisent deux représentations parfois radicalement différentes du même pays.
Le danger serait pourtant de croire que seuls les médias ouvertement engagés vont peser sur 2027. Les plus influents pourraient précisément être ceux qui se présentent comme non politiques. Legend en est l’exemple parfait. Une conversation sympathique de deux heures avec un candidat peut humaniser davantage un responsable politique que vingt passages dans une matinale classique. On ne vote plus seulement pour un programme : on vote pour quelqu’un dont on a entendu raconter l’enfance, les blessures, les goûts, la famille et les anecdotes personnelles pendant deux heures dans un fauteuil. La politique se rapproche alors des codes de l’influence et du divertissement.
Les candidats l’ont parfaitement compris. La bataille de 2027 sera donc aussi celle des invitations : chez qui aller ? avec qui parler ? devant quel public ? Un passage réussi chez Guillaume Pley peut atteindre des personnes qui ne regardent jamais une émission politique. Une vidéo de Blast peut mobiliser une partie de la gauche. Un sujet de Frontières peut devenir viral à droite avant d’être repris ailleurs. Une enquête de Mediapart peut imposer une affaire dans toute la campagne. Et quelques dizaines de secondes parfaitement découpées pour TikTok peuvent parfois toucher davantage de monde qu’une interview politique d’une heure.
L’autre révolution est celle de l’algorithme. La télévision possède une grille de programmes. Internet possède une machine de recommandation. Ce n’est plus seulement le directeur d’une chaîne qui décide de ce que vous allez voir : YouTube, TikTok, Instagram ou X sélectionnent les contenus susceptibles de retenir votre attention. Une vidéo suscitant colère, peur, admiration ou indignation possède naturellement un avantage considérable. Le débat politique devient donc aussi une compétition pour produire le contenu le plus partageable.
Ce déplacement pose enfin une question démocratique considérable. Pour la télévision et la radio, l’Arcom contrôle notamment le pluralisme et les temps de parole, avec des règles renforcées pendant les périodes électorales. Sur les plateformes numériques, la logique est beaucoup plus diffuse : l’Arcom intervient notamment sur les obligations des plateformes concernant la manipulation de l’information et la transparence, mais compter quelques minutes de parole à la télévision est évidemment beaucoup plus simple que mesurer l’impact d’un algorithme recommandant des milliers de vidéos différentes à des millions d’utilisateurs.
Il faudra aussi surveiller un phénomène encore plus inquiétant : les faux médias, faux comptes, vidéos truquées et campagnes de désinformation. À l’approche de 2027, les autorités françaises redoutent déjà des tentatives d’ingérence étrangère. Plusieurs responsables politiques français ont récemment été visés par des opérations attribuées à des réseaux liés à la Russie.
La présidentielle de 2027 pourrait ainsi devenir la première grande élection française où la guerre des médias numériques comptera presque autant que la guerre des candidats. À droite comme à gauche, chacun prépare ses armes. Les grands groupes disposent de chaînes, de radios et de moyens financiers considérables ; les médias indépendants misent davantage sur leurs communautés, les abonnements et les dons ; les nouveaux géants comme Legend disposent d’une audience transversale qui fait rêver tous les états-majors.
Et le plus fascinant est peut-être que la bataille ne sera pas forcément remportée par le média affichant le plus clairement ses convictions. Elle pourrait être gagnée par celui qui donnera au public l’impression de ne faire aucune politique.
En 2027, le véritable faiseur de roi ne sera peut-être plus celui qui pose la meilleure question au candidat. Ce sera peut-être celui qui possède l’audience devant laquelle le candidat rêve de venir répondre.
