Cette révélation prend forcément une autre dimension lorsqu’on se souvient que l’alcool occupait déjà une place centrale dans le récit de son effondrement familial. Pitt lui-même avait reconnu dès 2017 qu’il buvait trop et qu’il avait longtemps utilisé alcool et cannabis pour fuir certaines émotions. Après sa séparation d’Angelina Jolie en 2016, il avait rejoint un programme en douze étapes et participé aux Alcooliques anonymes. Encore en 2025, il racontait combien cette expérience avait compté dans sa reconstruction.
Et puis il y a évidemment l’affaire du fameux vol en avion privé de septembre 2016. Angelina Jolie a accusé Brad Pitt d’avoir eu un comportement violent envers elle et leurs enfants durant ce voyage. Des documents rendus publics ont rapporté ses déclarations selon lesquelles Pitt l’aurait notamment saisie et secouée. Il faut cependant rappeler un élément essentiel : ces faits sont des allégations contestées, et Brad Pitt n’a pas été poursuivi pénalement. Après enquête, le FBI a clos le dossier sans engager de poursuites, et les autorités de protection de l’enfance de Los Angeles n’ont pas retenu de charges contre lui.
C’est précisément là que le cas Pitt devient intéressant. Pourquoi ces accusations n’ont-elles pratiquement jamais modifié son statut hollywoodien ? Pourquoi #MeToo semble-t-il être passé à côté de Brad Pitt ?
La première réponse est simple : le dossier ne ressemble pas juridiquement aux affaires qui ont emporté Harvey Weinstein ou d’autres personnalités de l’ère #MeToo. Brad Pitt n’a pas été accusé par une succession de femmes de violences sexuelles dans un contexte professionnel et aucune procédure pénale n’a établi sa culpabilité dans l’affaire familiale. Assimiler directement son cas aux grandes affaires #MeToo serait donc trompeur.
Mais cela n’explique pas tout.
Car #MeToo n’a jamais été uniquement une affaire de condamnations judiciaires. Le mouvement a également profondément transformé la manière dont Hollywood, les médias et le public regardent les comportements des célébrités. Or Brad Pitt semble avoir bénéficié d’une étonnante étanchéité entre Brad Pitt l’homme privé et Brad Pitt la star.
Son capital sympathie est immense. Il possède cette qualité rarissime : plusieurs générations ont grandi avec lui. Thelma & Louise, Seven, Fight Club, Ocean’s Eleven, Inglourious Basterds, Once Upon a Time… in Hollywood, puis F1. Il est simultanément sex-symbol, acteur reconnu, producteur prestigieux et incarnation d’un Hollywood qui disparaît progressivement. À force de connaître son visage depuis trente-cinq ans, le public a développé avec lui une familiarité presque affective.
Il faut ajouter un autre élément : Brad Pitt a remarquablement maîtrisé sa communication après 2016. Plutôt que de construire publiquement une posture agressive contre Angelina Jolie, il a largement installé un récit différent : celui d’un homme qui a touché le fond, reconnu son problème avec l’alcool, suivi une thérapie, fréquenté les AA et tenté de devenir meilleur. Cette narration n’efface évidemment aucune éventuelle responsabilité, mais elle transforme profondément la perception du personnage. L’accusé potentiel devient aussi, médiatiquement, « l’homme qui se reconstruit ».
Et Hollywood adore les histoires de rédemption.
Sa vie familiale reste pourtant extrêmement abîmée. Son divorce avec Angelina Jolie, après huit années d’une bataille particulièrement dure, a été finalisé fin 2024. Plusieurs de ses enfants se sont publiquement éloignés de son nom ou de lui, tandis que Pitt poursuit aujourd’hui une relation avec Ines de Ramon. Parler d’une vie sentimentale actuellement « chaotique » serait toutefois excessif : sa relation avec de Ramon paraît au contraire relativement stable publiquement. Le chaos concerne davantage l’ensemble de son histoire familiale et les séquelles de son divorce. (EW.com)
C’est peut-être finalement cela, le véritable phénomène Brad Pitt : sa légende est devenue plus solide que sa biographie.
Il est beau, certes. Mais cela ne suffit pas. Il représente surtout une catégorie de stars devenues extrêmement rares : celles dont le nom constitue à lui seul une marque mondiale. Lorsqu’un acteur possède un tel capital culturel, économique et affectif, le public ne le juge plus exactement comme les autres. Chaque information négative entre en concurrence avec trente années de souvenirs, de films, de photos, de récompenses et de fascination.
Cela pose une question moins confortable que celle de savoir si Brad Pitt est coupable ou innocent de ce dont il a été accusé : sommes-nous réellement aussi exigeants avec toutes les célébrités ?
Probablement pas.
#MeToo n’a pas « oublié » Brad Pitt au sens strict. Son cas est différent des grandes affaires de violences sexuelles auxquelles le mouvement est associé et les accusations portées contre lui n’ont donné lieu à aucune poursuite pénale. Mais il démontre autre chose : la célébrité, le charme, le talent et plusieurs décennies de capital sympathie continuent de peser lourd dans notre manière de juger les hommes célèbres.
Brad Pitt a recommencé à boire. Sa famille demeure profondément fracturée. De graves accusations ont été formulées contre lui et continuent de faire partie de son histoire. Pourtant, lorsqu’il apparaît sur un tapis rouge, les photographes crient toujours son nom et Hollywood continue de le regarder comme Brad Pitt.
C’est peut-être cela, au fond, le plus fascinant : certaines stars ne traversent pas seulement les scandales. Elles semblent avoir acquis le pouvoir de les absorber.
