L’éco-anxiété désigne cette détresse psychologique provoquée par la crise environnementale : réchauffement climatique, incendies gigantesques, sécheresses, inondations, disparition d’espèces, pollution ou sentiment que les décisions politiques ne sont pas à la hauteur des enjeux. Ce n’est pas, en soi, une maladie psychiatrique reconnue. L’inquiétude face au changement climatique peut même être considérée comme une réaction parfaitement rationnelle face à une menace réelle. Le problème commence lorsque cette inquiétude envahit la vie quotidienne : ruminations permanentes, sentiment d’impuissance, culpabilité, colère, troubles du sommeil, peur de l’avenir, voire symptômes anxieux ou dépressifs. (Agence de la transition écologique)
Les chiffres montrent que le phénomène est loin d’être anecdotique. Une vaste enquête internationale publiée dans The Lancet Planetary Health, menée auprès de 10 000 jeunes de 16 à 25 ans dans dix pays dont la France, révélait que 59 % se déclaraient très ou extrêmement préoccupés par le changement climatique, et 84 % au moins modérément préoccupés. (PubMed)
En France, une étude publiée en 2025 par l’Observatoire de l’éco-anxiété avec l’ADEME apporte une nuance intéressante à l’idée d’un « mal de jeunes ». Les 25-34 ans apparaissent comme les plus éco-anxieux, devant les 15-24 ans, mais les 50-64 ans sont eux aussi concernés. Selon cette étude, 15 % des Français interrogés présentent un niveau moyen d’éco-anxiété avec de premiers symptômes, 5 % sont fortement éco-anxieux et 5 % très fortement éco-anxieux. Pour environ 1 %, le risque de développer une véritable pathologie anxieuse ou dépressive devient préoccupant. (Agence de la transition écologique)
Pourquoi cette peur semble-t-elle si caractéristique de notre époque ? Parce que nous sommes probablement la première génération à pouvoir assister presque en direct aux dérèglements de la planète entière. Une forêt brûle au Canada, une vidéo apparaît sur notre téléphone. Une ville est inondée en Asie, les images arrivent quelques minutes plus tard. Une température record est battue, une notification nous prévient. À cela s’ajoutent les cartes rouges des canicules, les graphiques, les alertes, les projections pour 2050 ou 2100 et les images spectaculaires diffusées en boucle. Nous n’avons jamais été aussi informés sur l’état de la planète, mais notre cerveau n’a peut-être jamais été conçu pour absorber quotidiennement les catastrophes du monde entier.
Chez les plus jeunes intervient une dimension supplémentaire : ils ont le sentiment de devoir vivre pendant cinquante, soixante ou quatre-vingts ans avec les conséquences de décisions auxquelles ils n’ont pas participé. La question climatique finit alors par contaminer des choix extrêmement intimes : où habiter ? Quel métier choisir ? Faut-il prendre l’avion ? Acheter une voiture ? Et, chez certains, une question autrement plus vertigineuse : est-il raisonnable de faire des enfants dans le monde qui vient ?
Mais il existe un piège dans lequel il ne faudrait pas tomber : considérer toute inquiétude écologique comme une pathologie. Être préoccupé par le changement climatique ne signifie pas être malade. L’ADEME distingue justement l’« éco-anxiété » de l’« éco-lucidité », c’est-à-dire la simple conscience des problèmes environnementaux. (Agence de la transition écologique) Pathologiser systématiquement cette inquiétude reviendrait presque à considérer comme anormal le fait de réagir à une situation réellement préoccupante.
La véritable frontière se situe probablement ailleurs : est-ce que cette peur nous pousse à agir ou nous empêche-t-elle de vivre ? Lorsqu’elle conduit à modifier raisonnablement ses habitudes, s’engager dans une association, participer à un projet collectif ou simplement mieux comprendre le monde, elle peut devenir un moteur. Lorsqu’elle produit au contraire paralysie, culpabilité permanente et désespoir, elle cesse d’être utile.
C’est peut-être là tout le paradoxe de l’éco-anxiété. Nous devons être suffisamment inquiets pour ne pas détourner les yeux, mais pas au point de considérer l’avenir comme déjà perdu. Car annoncer continuellement aux nouvelles générations qu’elles vont hériter d’une planète invivable peut finir par provoquer exactement l’inverse de l’effet recherché : non plus l’action, mais la résignation.
L’éco-anxiété est donc moins la peur de la nature que la peur de l’avenir. Et si elle touche particulièrement les jeunes, elle raconte quelque chose de beaucoup plus large sur notre époque : nous savons énormément de choses sur les dangers qui nous attendent, nous les voyons quotidiennement sur nos écrans, mais nous avons souvent l’impression de disposer de très peu de pouvoir pour les empêcher.
Le véritable défi n’est peut-être plus seulement d’informer. C’est de parvenir à parler sérieusement de l’avenir sans donner envie de renoncer à y vivre.
