La douleur existe.
La fatigue aussi.
Mon corps connaît la faim, la soif, la tension
des muscles.
Puis je commence à dessiner.
Et l’ordre change.
Je ne décide de rien.
La douleur recule.
La fatigue quitte le premier plan.
La faim et la soif deviennent des hors-sujets.
Elles n’ont pas disparu.
Elles ont changé de place.
Autre chose s’avance.
Une couleur.
Une forme.
L’écart entre deux lignes.
Un vide qu’il ne faut surtout pas remplir.
Je peux rester ainsi pendant des heures.
Je ne lutte pas contre mon corps. Je ne lui
demande pas de tenir. Je ne dépasse pas la
fatigue par volonté.
Elle est simplement devenue lointaine.
Une couleur posée près d’une autre peut
devenir plus présente que la faim.
Une ligne trop lourde, plus urgente qu’une
tension dans mes muscles.
Quelques millimètres entre deux formes
peuvent occuper tout mon espace intérieur.
Le minuscule devient immense.
Et ce qui me semblait impossible à ignorer
devient presque silencieux.
Je croyais que l’intensité d’une sensation
déterminait naturellement son importance.
Que la douleur devait passer avant
une couleur.
La faim avant une ligne.
La fatigue avant un dessin.
Mais lorsque je crée, cette hiérarchie
se défait.
Une autre apparaît.
Une ombre devient un évènement.
Une nuance presque imperceptible,
une nécessité.
Un espace blanc, quelque chose qu’il devient
impossible de toucher.
Ce qui est physiquement puissant peut
s’éloigner.
Ce qui est presque invisible peut prendre
toute la place.
Je découvre alors que les sensations n’ont
peut-être pas de taille fixe.
Leur proportion change avec l’intention qui
les reçoit.
L’attention rapproche.
Elle éloigne.
Elle agrandit.
Elle réduit.
Elle déplace le centre.
Lorsque je dessine, mon corps est toujours là.
Mais pendant quelques heures, il n’est plus
nécessairement le centre depuis lequel tout
s’organise.
Le centre peut-être ailleurs.
Dans un rouge posé près d’un bleu.
Dans la courbe d’une ligne.
Dans quelques millimètres de papier
restés blancs.
Je ne choisis pas ce déplacement.
Je le suis.
Alors ce n’est plus seulement une couleur ou
une forme qui change de dimension.
Tout se réorganise autour d’elle.
Une chose minuscule devient centrale.
Ce qui occupait tout l’espace s’éloigne.
La douleur existe encore.
La fatigue aussi.
Le monde n’a pas changé.
Mon corps non plus.
Mais le centre s’est déplacé.
Et leur géographie, en moi, n’est plus
la même.
