« Pouvez-vous penser ou pratiquer vos
passions pendant des heures sans
fatigue ? », me demande le psychiatre.
Lorsque je dessine, le temps ne ralentit pas.
Il disparaît.
Je ne vois pas les heures passer parce qu’il
n’y a plus, pour moi, d’heures à regarder
passer. Elles restent ailleurs, suspendues
comme une pluie arrêtée avant de toucher le
sol.
Je ne crée pas pour m’évader du monde.
C’est presque l’inverse.
Je crée parce que le monde entre en moi avec
une intensité que je ne peux contenir
autrement.
Une couleur, une forme, un espace appellent
une réponse.
Ma main la cherche.
Je n’ai jamais décidé d’être créative.
Créer est la manière dont je réponds à ce
qui m’atteint.
Lorsque le dessin commence, le reste
s’éloigne peu à peu. Les bruits perdent leur
importance. La faim, la fatigue, la présence
même de mon corps cessent de me rappeler
à elles.
Mon attention se resserre jusqu’à ne plus
avoir de dehors.
Ma main avance.
Une couleur en appelle une autre. Une forme
déplace l’équilibre de celles qui l’entourent.
Un trait oblige le suivant. Je ne déroule pas
une idée conçue à l’avance. Je réponds, geste
après geste, à ce que le dessin fait apparaître.
Puis quelque chose bascule.
Je ne suis plus devant ce que je fais.
Je suis dedans.
Je ne sais plus très bien où finit ma main et où
commence ce qui apparaît sur la feuille. Je ne
me regarde plus choisir. Je ne mesure plus.
Je ne vérifie plus.
Celle qui regarde faire se retire.
Ma main continue.
Le dessin aussi.
Ce n’est pas une absence.
Je suis là, entièrement.
Si entièrement qu’il ne reste presque plus
personne pour s’en apercevoir.
Puis quelque chose cesse.
Ma main s’arrête.
Je n’ai pas décidé que le dessin était terminé.
Je n’ai pas comparé, évalué, conclu.
Simplement, plus rien n’appelle.
La couleur ne réclame plus de réponse.
La forme ne demande plus à être déplacée.
Le dessin se tait.
Alors je reviens.
La pièce retrouve ses contours. Mon corps
reprend sa place. La faim, les bruits, l’heure
réapparaissent.
Je découvre parfois plusieurs heures là où je
n’avais éprouvé aucune durée.
Le psychiatre me demandait si je pouvais
pratiquer mes passions pendant des heures
sans fatigue.
Je pourrais répondre oui.
Mais ce n’est pas exactement ce qui m’arrive.
Pendant ces heures, je ne suis pas quelqu’un
qui dessine longtemps.
Je ne tiens pas dans le temps.
J’en sors.
Et lorsque ma main s’arrête, je comprends
que je n’avais pas seulement oublié les
heures.
J’avais oublié celle qui aurait pu les compter.
Le dessin était là.
J’étais dedans.
Puis il n’a plus rien demandé.
Et je suis revenue.
