Mais en 1986, le règlement ne leur permettait pas de participer aux compétitions de jeunes avec les garçons. Leur entraîneur et les responsables de leur club, l’US Gragnano, dans la province de Plaisance, trouvèrent alors une solution aussi improbable qu’audacieuse : Deborah et Manuela allaient officiellement devenir… Massimo et Emanuele. Cheveux courts, prénoms masculins sur les licences et les deux filles purent rejoindre l’équipe des Esordienti.
Et le plus extraordinaire est que la supercherie fonctionna. Les deux « garçons » ne se contentaient pas de compléter l’effectif : elles étaient bonnes. Très bonnes même. Manuela, devenue administrativement Emanuele, était notamment l’une des buteuses de l’équipe. Sur le terrain, personne ne semblait se demander si les deux enfants avaient leur place parmi les garçons : elles couraient, jouaient, marquaient et participaient aux victoires comme leurs coéquipiers. C’est précisément ce qui rend cette histoire, quarante ans plus tard, aussi savoureuse que cruelle : **sportivement, le problème n’existait pas. Il n’existait que dans le règlement.**
Le secret finit pourtant par être découvert d’une manière presque comique. Ce ne fut ni un contrôle administratif particulièrement sophistiqué, ni une enquête de la Fédération. Lors d’une rencontre, des mères de joueurs adverses reconnurent le père des jumelles et comprirent qui se cachait réellement derrière Massimo et Emanuele. L’affaire remonta alors jusqu’aux instances du football. En octobre 1986, le président du club Stefano Ferrari, le responsable des équipes de jeunes Umberto Morganti et l’entraîneur Luigi Fiatoni furent sanctionnés. Deborah et Manuela durent, elles, abandonner l’équipe masculine.
L’histoire aurait pu s’arrêter sur cette absurdité : deux enfants exclues non parce qu’elles jouaient mal, mais parce qu’elles étaient des filles. Elle prit heureusement une autre direction. Les jumelles rejoignirent ensuite le **FiammaMonza**, club féminin, tandis que le football féminin italien connaissait justement une importante évolution institutionnelle : à partir de la saison 1986-1987, la FIGC reprit l’organisation du championnat féminin jusque-là géré par la FIGCF.
L’aventure des sœurs Gheduzzi raconte ainsi beaucoup plus qu’une sympathique tricherie sportive. Elle montre à quel point certaines interdictions paraissent incompréhensibles lorsqu’on les regarde quelques décennies plus tard. Pour jouer au sport qu’elles aimaient, deux filles de douze ans avaient dû changer de prénom, couper leurs cheveux et devenir officiellement des garçons. Une fois sur la pelouse, pourtant, le ballon se moquait complètement de savoir si celle qui le frappait s’appelait Manuela ou Emanuele.
Et c’est probablement la plus belle morale de cette histoire : **elles n’avaient pas besoin de se faire passer pour des garçons pour savoir jouer au football. Elles avaient seulement besoin de se faire passer pour des garçons pour qu’on les laisse jouer.**
