Certaines couleurs grincent dans mes dents.
Le jaune peut devenir une alarme.
Le rouge pulse.
Le rose tente parfois de rendre la
douleur aimable.
Je pourrais dire que je vois ces couleurs.
Mais voir ne suffit pas à décrire ce qui
se produit.
Elles ont une intensité, une direction, presque
une manière de se déplacer.
Certaines avancent.
D’autres retiennent.
Certaines semblent agrandir l’espace autour
d’elles quand d’autres le resserrent.
Lorsque je dessine, je ne les pose donc pas
simplement sur le papier.
Je les mets en relation.
Un rose n’est plus le même lorsqu’un rouge
apparaît à côté de lui. Un jaune se transforme
au voisinage d’un bleu. Une couleur que je
croyais trop vive devient soudain nécessaire
lorsqu’une autre vient modifier sa présence.
Je déplace.
Je rapproche.
J’éloigne.
J’ajoute.
Parfois quelques centimètres suffisent.
Tout le dessin change.
Et quelque chose change aussi dans la
manière dont mon corps le reçoit.
Je comprends alors que je ne compose peut-
être pas avec des couleurs, mais avec les
forces qu’elles produisent entre elles.
Le jaune alerte.
Le rouge pulse.
Le rose enveloppe.
Mais aucun de ces verbes n’est définitif.
Car une couleur agit toujours depuis la
relation dans laquelle je la place.
Je ne cherche donc pas la bonne couleur.
Je cherche ce qui doit se produire entre elles.
Sur la feuille, je construis des tensions, des
rapprochements, des interruptions, des
passages.
La couleur ne vient pas remplir une forme
déjà décidée.
Elle participe à la décision.
Elle peut déplacer une ligne, modifier une
distance, interrompre une répétition, faire
apparaître un espace que je n’avais pas
prévu.
Ma main répond alors à ce qui vient de
se produire.
Une couleur agit.
Mon corps la reçoit.
Le geste répond.
Une autre couleur apparaît.
Le dessin avance ainsi, non comme
l’exécution d’une image que je posséderais
déjà, mais comme une succession d’actions
et de réponses.
Je pensais mettre des couleurs sur
une feuille.
Je découvre que j’organise un champ
de forces.
Et que, lorsque je dessine, je suis moi-même
à l’intérieur.
