Je retrouve un ancien cahier de dessins.
Je l’avais oublié au fond d’un sac.
Lorsque je l’ouvre, quelque chose se resserre
dans ma poitrine.
Je me sens violette de tristesse.
Oui, violette.
La couleur arrive avant l’explication.
Je tourne les pages.
Je reconnais immédiatement ma main : les
lignes insistantes, les répétitions, les couleurs
poussées jusqu’à la saturation, certains roses
presque joyeux.
Je me souviens avoir dessiné tout cela.
Mais je ne me souviens pas d’avoir su ce que
j’y vois aujourd’hui.
À l’époque, je dessinais.
Je répétais une forme.
Je remplissais une surface.
Je rapprochais deux couleurs.
Je poursuivais jusqu’à sentir que quelque
chose pouvait s’arrêter.
Je ne disposais pas nécessairement des mots
pour comprendre ce qui se jouait dans ces
gestes.
Ma main, elle non plus, ne connaissait
aucune réponse.
Elle faisait.
Et cela suffisait.
Aujourd’hui, les mêmes dessins sont
devant moi.
Ils n’ont pas changé.
Pourtant, je ne peux plus les regarder
comme autrefois.
Entre celle qui les a tracés et celle qui les
regarde, du temps a passé.
Des expériences ont eu lieu.
Des mots sont apparus.
Certaines choses que je ressentais sans
pouvoir les distinguer sont devenues plus
lisibles.
Je pourrais croire que les dessins contenaient
depuis le début un message qu’il me suffisait
enfin de déchiffrer.
Je n’en suis pas certaine.
Peut-être que leur sens n’était pas encore
entièrement là.
Peut-être qu’il se construit maintenant, dans
la rencontre entre ces formes anciennes et
mon regard présent.
Le dessin n’avait pas besoin de savoir à
ma place.
Il avait seulement besoin de rester.
De conserver des gestes, des rythmes, des
choix de couleurs, des insistances dont je ne
savais encore rien faire avec les mots.
Aujourd’hui, je les regarde autrement.
Je ne découvre donc pas seulement ce que
je dessinais.
Je découvre ce que je suis devenue capable
d’y voir.
Entre ma main d’hier et mon regard
d’aujourd’hui, quelque chose devient enfin
lisible.
