Le questionnaire psychiatrique se
poursuit ainsi :
« Avez-vous des passions très fortes ou
envahissantes ? »
Je pourrais répondre oui.
Je pourrais écrire : le dessin.
Mais quelque chose résiste dans
cette réponse.
Car le dessin n’est pas le commencement.
Avant lui, il y a ce qui entre.
Le bruit a des couleurs. Les voix laissent
parfois des traînées de métal dans l’air. Le
bleu peut me traverser comme un son grave.
Certaines présences ont une température. Je
remarque le grain d’une voix fatiguée, la
tension d’un geste, une vibration dans une
pièce, la manière dont une couleur change
lorsqu’une autre apparaît à côté d’elle.
Je ne décide pas de recueillir tout cela.
Cela m’arrive.
Et tout ne disparaît pas lorsque je détourne
les yeux.
Certaines perceptions demeurent. Elles
perdent leur origine, se mêlent à d’autres,
changent de densité. Une couleur rencontrée
dans une rue peut rester sans la rue. Le
rythme d’une voix peut survivre à la personne
qui parlait. Une sensation d’espace peut
continuer d’exister alors que le lieu lui-même
s’est effacé.
Quelque chose se transforme déjà.
Puis vient le dessin.
Lorsque ma main commence à avancer sur le
papier, je ne cherche pas à retrouver ce que
j’ai vu.
Je ne cherche pas non plus à m’en
débarrasser.
Je lui permets de changer d’état.
Une sensation devient une ligne.
Une intensité devient une couleur.
Un rythme devient une répétition.
Ce qui n’avait pas encore de forme en
trouve une.
Je comprends alors que le questionnaire et
moi ne parlons peut-être pas exactement de
la même chose.
Il me demande ce qui m’envahit.
Je cherche ce que je peux en faire.
Vu de l’extérieur, cette nécessité peut porter
le nom de passion.
De l’intérieur, elle ressemble davantage à
un passage.
Entre ce que je perçois et ce que ma main fait
apparaître.
Créer devient une nécessité biologique.
