Je retourne souvent aux mêmes endroits.
Je reprends une rue, un chemin, parfois
exactement à la même heure. De l’extérieur,
presque rien ne semble avoir changé.
Et pourtant, je ne retrouve jamais tout à fait ce
que j’avais quitté.
Une branche s’est inclinée. Une couleur s’est
assombrie. L’air ne rencontre pas mon visage
de la même manière. Une ombre s’est
déplacée sur un mur. Le bruissement des
feuilles paraît plus proche.
Ce sont des différences minuscules.
Peut-être faut-il justement revenir pour
pouvoir les percevoir.
Devant ce que je découvre pour la première
fois, tout est nouveau. Mon regard reçoit
l’ensemble. Mais lorsque je connais déjà un
lieu, une autre expérience devient possible : je
commence à percevoir les écarts.
La répétition n’appauvrit pas ma perception.
Elle l’affine.
Chaque passage conserve quelque chose du
précédent. Ce que je vois aujourd’hui
rencontre ce que j’avais vu hier. Les
perceptions ne s’effacent pas les unes les
autres. Elles se déposent.
Je comprends alors que je ne regarde jamais
seulement ce qui est devant moi.
Je regarde aussi avec tout ce que j’ai déjà vu.
C’est peut-être pour cela que certains lieux
familiers deviennent plus vastes à mesure que
je les connais. Ils ne contiennent plus un seul
paysage, mais tous leurs états successifs.
L’arbre que je regarde aujourd’hui contient
celui d’hier, celui de l’hiver, celui traversé par
le vent, celui dont les feuilles étaient presque
jaunes, celui que j’ai aperçu un matin sans
m’arrêter.
Je ne collectionne donc pas les images.
Je garde les différences.
Elles s’accumulent en moi sans constituer une
archive exacte. Elles se mêlent, se déplacent,
perdent leur date et parfois même leur lieu.
Puis je dessine.
Je ne cherche pas à retrouver l’arbre.
Je ne cherche pas davantage à retrouver
le chemin.
Lorsque ma main commence à avancer sur le
papier, toutes ces perceptions peuvent
revenir ensemble. Une couleur appartient à
un matin, une ligne à un autre paysage, une
sensation d’espace à un lieu que je ne saurais
plus nommer.
Plusieurs temps se rencontrent alors dans
une seule forme.
Le dessin ne restitue aucun de ces instants.
Il leur donne un endroit où coexister.
Je comprends alors pourquoi j’ai besoin
de revenir.
Répéter n’est pas recommencer.
C’est donner à la différence le temps de
devenir visible.
