Je n’ai pas besoin d’aller très loin pour partir.
Quelques mètres peuvent suffire.
Changer de territoire m’est nécessaire, mais
je n’ai jamais mesuré le déplacement en
kilomètres. Un autre chemin, une heure
différente, une pluie récente peuvent rendre
étrange un endroit traversé cent fois.
Le vert a changé.
Le ciel d’hiver porte une fatigue bleutée.
Un lampadaire dépose de l’or sur le
trottoir humide.
L’ombre d’une branche déplace l’architecture
d’un mur.
Je pourrais rester longtemps dans quelques
mètres carrés.
Un lieu ne se donne jamais entièrement au
premier regard.
Chaque fois que j’y reviens, quelques chose
a bougé.
Parfois, c’est moi.
Je recueille ces différences presque
malgré moi.
La lumière possède une texture. Une heure de
la journée a sa couleur. L’air change de
densité entre deux endroits. Une odeur suffit
parfois à déplacer tout l’espace.
Rien de cela ne reste séparé dans
ma mémoire.
Les perceptions se mêlent, se superposent,
se transforment.
Certaines journées demeurent orange brûlé.
D’autres bleu nuit.
D’autres encore ont la douceur poudreuse
d’un gris perle.
Puis le temps passe.
Je ne saurais plus dire où j’ai vu telle lumière
ni à quel endroit appartenait telle couleur.
Pourtant, quelque chose demeure.
Et parfois ma main le retrouve.
Je ne reproduis presque jamais les lieux que
j’ai traversés. Ils reviennent autrement.
Une profondeur.
Un rapport entre deux couleurs.
La tension d’une forme contre une autre.
La sensation d’un espace dont j’ai`
perdu l’adresse.
Quelque chose a été vu, puis oublié comme
image, mais conservé autrement.
C’est peut-être là que commence le dessin.
Non dans le souvenir exact de ce qui était
devant moi, mais dans ce qui en subsiste
lorsque l’image a disparu.
Une perception a traversé mon regard, mon
corps, ma mémoire. Elle s’est éloignée de son
origine. Elle a perdu son lieu, son heure,
parfois même son histoire.
Il ne reste qu’une trace.
Et cette trace peut devenir une ligne.
Alors regarder et dessiner ne me semblent
plus être deux gestes entièrement distincts.
Lorsque je regarde, quelque chose
commence déjà à se déposer.
Lorsque je dessine, quelque chose revient
sans que je sache toujours d’où.
Ma main retrouve parfois ce que ma mémoire
ne sait plus raconter.
C’est aussi pour cela que je m’interroge sur
notre désir d’aller toujours plus loin.
Je comprends le besoin de partir.
Je le partage.
Mais je ne suis pas certaine que l’ailleurs se
mesure à la distance parcourue.
L’inconnu peut commencer très près.
Dans un endroit que nous traversons
chaque jour.
Il suffit parfois qu’un détail cesse d’être
un détail.
Qu’une couleur retienne le regard.
Qu’une ombre devienne une forme.
Alors le territoire n’a pas changé.
Et pourtant, nous ne sommes déjà plus tout à
fait au même endroit.
