Art of Juliette

La mesure invisible.

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La mesure invisible.

« Ce que l’on croit démesuré appartient parfois à une mesure que l’on ne sait pas voir. »

Je me suis souvent demandé pourquoi certaines de mes réactions semblaient excessives aux autres alors qu’elles me paraissaient proportionnées à ce que je recevais. Une émotion, un bruit, une tension ou une injustice ne restent jamais à distance : ils prennent une densité, une couleur, parfois une présence physique. J’ai compris que le dessin me permettait depuis toujours de faire quelque chose d’essentiel : non pas atténuer cette intensité, mais lui donner une forme.
Peut-être dessiné-je pour construire une mesure visible à ce qui, en moi, n’en possède aucune.

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« Avez-vous des réactions jugées excessives
ou, au contraire, très contenues ? » me
demande avec douceur le psychiatre.

Je m’arrête sur le mot.

Excessives.

Il suppose qu’il existe quelque part une juste
mesure. Une frontière tacite entre ce qu’il
serait raisonnable de ressentir et ce qui
commencerait à déborder.

Mais qui décide de cette frontière ?

Pour mesurer une réaction, encore faudrait-il
connaître la dimension de ce qui l’a
provoquée.

Chez moi, une émotion ne demeure jamais
abstraite. Elle acquiert une densité, une
température, parfois une couleur. Une tension
dans une voix modifie l’espace. Certains
bruits entrent dans mon corps avec la netteté
d’un objet. Une injustice peut produire une
secousse immédiate, avant même que ma
pensée ait commencé à l’examiner.

Cette manière de recevoir était là bien avant
les mots capables de la décrire.

Je pensais simplement que chacun éprouvait
ainsi : qu’un détail pouvait devenir immense,
qu’une sensation pouvait envahir tout
l’espace, qu’une émotion possédait parfois
une couleur avant même d’avoir un nom.

Je ne savais pas que nous n’habitions pas
tous la même échelle du sensible.

Parfois, face à cette intensité, je me tais.

Ce silence trompe ceux qui me regardent.

Ils peuvent y voir un retrait, une absence,
peut-être même une indifférence.

Pourtant, je n’ai jamais été aussi présente.

À l’intérieur, les pensées accélèrent. Les
images surgissent. Les sensations se
répondent. Une phrase possède déjà une
architecture. Une émotion cherche son
contour. Quelque chose que je ne peux pas
encore nommer commence à prendre forme.

Puis vient un point où cette architecture
intérieure ne suffit plus.

La colère devient rouge.

L’alerte, blanche.

Le corps prend de vitesse le langage.

Je ne choisis plus véritablement ma réaction.
Quelque chose de plus ancien intervient avant
la pensée. Une intelligence instinctive semble
reconnaître qu’une limite vient d’être franchie.

C’est généralement à cet instant que les
autres commencent à regarder.

Ils voient le débordement.

Ils n’ont pas vu l’accumulation.

Peut-être est-ce aussi pour cela que
je dessine.

Sur le papier, personne ne me demande si
une ligne est trop intense.

Je peux agrandir ce qui m’atteint, reprendre
une forme jusqu’à ce qu’elle trouve son
rythme, rapprocher des couleurs qui
semblaient ne pas devoir se rencontrer,
construire des architectures dont je ne
connais pas toujours la logique mais dont je
reconnais immédiatement la justesse.

Le dessin ne corrige rien.

Il accueille.

Une intensité qui ne trouvait aucune limite
rencontre celle de la feuille. Ce qui ne pouvait
être expliqué devient ligne, rythme, intervalle,
densité.

Et quelque chose s’apaise, non parce que ce
que j’éprouve est devenu moindre, mais parce
que cela possède enfin un endroit où exister.

Je comprends alors autrement ce mot
prononcé par le psychiatre.

Excessive.

Peut-être ai-je dessiné toute ma vie pour
déplacer cette frontière.

Non pour réduire ce qui déborde.

Non pour apprendre à ressentir moins.

Mais pour construire un espace suffisamment
vaste afin que rien de ce qui me traverse n’ait
à devenir plus petit pour y entrer.

Alors la démesure disparaît.

Il reste une feuille.

Quelques lignes.

Et une forme qui, enfin, a exactement la taille
de ce que je ressens.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

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