Sous mes pas, la terre change de langage.
Le gravier craque avec une voix sèche
et minérale.
L’herbe absorbe le bruit comme du
velours humide.
Le béton résonne plus durement, avec une
froideur géométrique.
Mes chaussures traduisent le monde en
percussion.
Chaque matière transforme mon pas. Elle lui
impose une résistance, une cadence, une
manière différente d’entrer en contact avec le
sol.
Je ressens les aspérités du chemin jusque
dans mes os.
Mais je ne cherche plus seulement à savoir ce
que je ressens.
Je me demande dans quelle langue le monde
est en train de me parler.
Le gravier parle par rupture.
L’herbe par absorption.
Le béton par résonance.
Et mon corps passe de l’une à l’autre sans
avoir besoin de les nommer.
Je prends.
J’emmagasine.
Puis quelque chose d’autre m’arrête.
Dans l’herbe, des milliers de perles
minuscules.
La rosée.
On dirait que la nature s’est lavée durant la
nuit dans une eau sacrée. Chaque goutte
scintille comme un bijou oublié par la lumière.
Des paillettes vivantes, offertes sans raison,
simplement parce que le matin existe.
Le langage change encore.
Il n’est plus sous mes pieds.
Il est devenu lumière.
Aujourd’hui, la couleur dominante est le blanc.
Mais le blanc lui-même ne reste
pas immobile.
Il est traversé de gris. Un blanc légèrement
sale, presque timide. Par endroits, un souffle
de bleu très clair vient s’y mêler.
Au loin, les gris deviennent plus profonds et
glissent vers le bleu marine, comme si le ciel
hésitait encore entre la nuit et le jour.
Je regarde ces passages.
Le blanc qui commence à devenir gris.
Le gris qui se déplace vers le bleu.
Le bleu qui conserve encore quelque chose
de la nuit.
Je comprends alors que je ne perçois peut-
être jamais une sensation dans une seule
langue.
Une matière devient un son.
Un son devient une texture.
Une couleur possède une densité.
Une lumière peut presque devenir
une matière.
Les frontières se déplacent.
Peut-être ma perception - Asperger, HPI,
synesthésie - se tient-elle aussi dans cette
circulation : non pas seulement ressentir
davantage, mais laisser une sensation trouver
son équivalent ailleurs.
Et soudain, je retrouve mon dessin.
Lorsque je dessine, je fais peut-être
exactement cela.
Je traduis.
Je prends quelque chose qui n’était pas une
ligne et j’en fais une ligne.
Quelque chose qui n’avait pas de couleur et je
lui en donne une.
Une sensation devient une forme.
Une intensité devient un rythme.
Une perception trouve un espace où
apparaître.
Je comprends alors pourquoi le dessin m’est
si nécessaire.
Il n’est peut-être pas seulement une manière
de représenter ce que je vois.
Il est la langue dans laquelle je peux traduire
toutes les autres.
J’aime cette clarté intellectuelle du matin,
lorsque les choses semblent encore assez
disponibles pour passer d’une langue à
l’autre.
Et tandis que le silence nettoie les contours
du réel, je comprends que je ne marche pas
seulement dans le monde.
À chaque pas,
je le traduis.
