Ce que les autres appellent parfois trop, je le
perçois souvent comme une structure.
Tout cela est rythmé, toujours.
Ma perception ne connaît pas le chaos de la
manière dont on pourrait l’imaginer. Elle
connaît plutôt une abondance d’organisations
simultanées. Trop de relations apparaissent
peut-être au même instant pour que je puisse
immédiatement les traduire, mais cela ne
signifie pas qu’elles soient désordonnées.
Au contraire.
Tout semble déjà relié.
Une forme possède un rythme. Un son
modifie l’espace. Une couleur peut avoir
presque une présence physique. Une pensée
n’arrive jamais seule : elle entraîne avec elle
des ramifications, des images, des
correspondances, parfois une architecture
entière.
Asperger, HPI, synesthésie.
Ces mots sont venus tard. Ils n’ont pas créé
cette perception. Ils m’ont seulement donné
quelques repères pour comprendre pourquoi
ce qui me semblait parfaitement naturel ne
l’était pas nécessairement pour les autres.
J’ai vécu à l’intérieur d’une partition que je
croyais commune.
Je comprends aujourd’hui qu’elle ne l’est
peut-être pas.
Chez moi, les informations ne semblent pas
attendre leur tour. Elles arrivent ensemble.
Elles s’enchevêtrent comme dans un tango
invisible, et mon travail consiste moins à les
ordonner qu’à découvrir l’ordre qu’elles
contiennent déjà.
La difficulté n’est pas que rien ne s’organise.
C’est que tout s’organise en même temps.
C’est peut-être pour cela que j’enregistre.
Que je programme.
Que j’attends.
J’ai besoin que les choses trouvent
intérieurement leur place avant de pouvoir
leur donner une forme.
Et je comprends quelque chose d’essentiel :
mon attente n’est pas un vide entre la
perception et l’action.
Elle est déjà une forme de création.
Lorsque je dessine, la ligne visible n’est que
l’aboutissement d’un processus commencé
bien avant le geste. Lorsque j’écris, la phrase
n’est pas le commencement de la pensée :
elle est l’endroit où une architecture intérieure
devient enfin partageable.
Je n’écris donc pas des lignes.
J’ouvre des passages entre ce qui, en moi, n’a
jamais été séparé.
Et lorsque le moment vient, lorsque toutes
ces intensités trouvent enfin leur cadence, je
ne fais pas que répondre au monde.
Je lui rends la composition que j’avais
entendue en lui.
