Pendant des décennies, l’affaire Tupac a ressemblé à un dossier que tout le monde croyait connaître alors que la justice, elle, ne pouvait rien prouver. Des noms circulaient, des témoignages se contredisaient, des documentaires promettaient régulièrement « la vérité », des anciens membres de gangs racontaient leur version des faits et les théories les plus diverses finissaient par se mélanger aux éléments réellement établis.
Cette confusion permanente a presque transformé un meurtre en légende urbaine. Pourtant, les faits de départ sont relativement simples. Quelques heures avant la fusillade, Tupac et plusieurs membres de son entourage avaient participé à une bagarre dans le MGM Grand avec Orlando « Baby Lane » Anderson, membre des South Side Compton Crips. Anderson deviendra rapidement l’un des principaux suspects dans l’esprit des enquêteurs et du public, mais il ne sera jamais inculpé pour le meurtre de Tupac. Il sera lui-même tué en 1998.
La nuit du meurtre, quatre hommes auraient pris place dans la Cadillac blanche impliquée dans l’attaque : Orlando Anderson, Deandrae « Freaky » Smith, Terry « Bubble Up » Brown et Duane Davis. Trois sont aujourd’hui morts. Le dernier, Duane Davis, plus connu sous le surnom de « Keffe D », est donc devenu l’homme autour duquel se concentre toute la procédure judiciaire. Il n’est pas accusé d’avoir personnellement tiré sur Tupac.
L’accusation soutient qu’il aurait joué un rôle déterminant dans l’organisation de l’expédition punitive et qu’il aurait fourni l’arme utilisée. Davis plaide non coupable. En droit, cette distinction est fondamentale : ce procès ne consiste pas simplement à découvrir qui a appuyé sur la détente, mais à déterminer si Davis peut être tenu pénalement responsable de l’organisation du meurtre.
Ce qui rend l’histoire presque incroyable est que Davis lui-même a beaucoup parlé au fil des années. Interviews, documentaires, déclarations et autobiographie publiée en 2019 : il a raconté à plusieurs reprises qu’il se trouvait dans la Cadillac cette nuit-là et livré des détails sur ce qui se serait passé. Des paroles qui ont fini par alimenter le dossier contre lui. Une ancienne interview accordée à la police en 2008 a notamment fait l’objet d’une bataille judiciaire, la défense affirmant qu’elle avait été donnée dans le cadre d’un accord censé protéger Davis. La juge Carli Kierny a finalement autorisé l’utilisation de cette interview lors du procès.
Voilà sans doute l’un des aspects les plus déroutants de l’affaire Tupac : pendant des années, certains protagonistes ont parlé publiquement avec une liberté étonnante d’un crime pourtant jamais jugé. L’enquête semble avoir été ralentie par un mélange de silence des témoins, de rivalités entre gangs, de méfiance envers la police et d’erreurs ou de limites dans les investigations initiales. À cela s’est ajouté le gigantesque bruit médiatique entourant la rivalité entre les scènes rap de la côte Est et de la côte Ouest. À force de raconter Tupac comme un personnage mythologique, on en oublierait presque qu’il existe derrière le mythe un dossier criminel très concret : un jeune homme de 25 ans a été abattu en pleine rue et sa famille a attendu trois décennies avant qu’un accusé ne comparaisse devant un jury.
L’affaire a également été polluée par quantité de théories impliquant des rappeurs, des producteurs, des gangs, des policiers corrompus ou différentes figures de l’industrie musicale. Certaines reposent sur des témoignages, d’autres sur des rapprochements fragiles et beaucoup sur presque rien. C’est précisément la raison pour laquelle le procès qui s’ouvre est important. Pour la première fois, l’histoire va devoir quitter le terrain du documentaire, du podcast et de la rumeur pour entrer dans celui beaucoup plus rigoureux d’un tribunal : des preuves devront être présentées, des témoins interrogés et la défense pourra contester chaque élément du dossier.
Duane Davis risque la prison à vie s’il est reconnu coupable. Mais il reste présumé innocent et le procès peut aussi aboutir à un acquittement. Près de trente ans après les faits, la difficulté est immense.
La mémoire des témoins s’altère, plusieurs acteurs essentiels sont morts, les déclarations accumulées au fil du temps peuvent se contredire et il faudra distinguer ce que Davis racontait pour se donner de l’importance de ce qui correspond réellement aux faits. Sa défense devrait précisément soutenir que certaines de ses déclarations publiques relevaient de la mise en scène ou de l’exagération et qu’elles ne constituent pas une preuve suffisante de culpabilité.
C’est peut-être là que réside l’étrangeté ultime de cette affaire. Tupac est devenu plus grand encore après sa mort. Ses disques ont continué à se vendre, son visage est devenu une icône mondiale et son influence traverse plusieurs générations de rappeurs. Mais tandis que l’artiste entrait dans l’histoire, l’homme assassiné restait sans justice définitive.
En septembre 2026, cela fera exactement trente ans que Tupac Shakur est mort. Trente ans de témoignages, de livres, de films, d’accusations, de rumeurs et de certitudes proclamées. Et pourtant aucun tribunal n’a encore établi juridiquement qui devait répondre de sa mort.
Le paradoxe pourrait toutefois prendre fin maintenant. L’affaire Tupac n’est donc plus tout à fait une « cold case » : à partir de ce 10 août 2026, elle devient enfin une affaire jugée. Reste à savoir si, après trente ans de brouillard, ce procès apportera une vérité judiciaire, ou s’il ajoutera simplement un nouveau chapitre au plus célèbre mystère de l’histoire du hip-hop
