Et puis il y a mes dessins.
Je ne sais jamais exactement à quel moment
ils commencent à m’échapper.
Au départ, une feuille.
Quelques gestes.
Une couleur qui en appelle une autre.
Puis quelque chose prend consistance.
Je ne dessine pas pour montrer.
Je dessine parce que certaines choses ont
besoin de prendre forme pour que je puisse
les rencontrer.
Il y a des intensités, des rythmes, des
accumulations, des correspondances que je
ne distingue pas tant qu’ils demeurent mêlés
à moi.
Alors je trace.
Non pour mettre de l’ordre dans le chaos.
Cette idée serait trop simple.
Je cherche plutôt à découvrir quelle
organisation le foisonnement possède déjà.
Car le désordre n’est peut-être que ce dont
nous n’avons pas encore aperçu la
composition.
Une forme insiste.
Une autre lui répond.
Une répétition apparaît, puis se dérègle.
Un équilibre se constitue sans que je l’aie`
entièrement décidé.
Puis vient cet instant.
Le dessin est là.
Devant moi.
Je le reconnais sans l’avoir jamais vu.
C’est cela qui me trouble.
Quelque chose qui vient de moi possède
désormais une existence que je peux
regarder.
Intime et pourtant distincte.
Familière et pourtant inconnue.
Je comprends alors pourquoi il m’arrive de
regarder mes dessins comme on regarde ses
enfants.
Non parce qu’ils m’appartiendraient.
Mais parce qu’ils viennent de moi et qu’ils
commencent pourtant, dès qu’ils existent, à
ne plus être moi.
Je les ai portés.
Maintenant, ils me font face.
Peut-être est-ce l’un des mystères de
la création :
faire apparaître assez loin de soi quelque
chose que l’on portait trop près pour pouvoir
le voir.
Mes dessins ne racontent pas qui je suis.
Ils me mettent en présence de ce que je ne
savais pas encore reconnaître.
Une cadence.
Une tension.
Une manière de faire coexister ce qui
semblait ne pas devoir se rencontrer.
Et lorsque je me sens éloignée de ce qui
m’entoure, ils me rappellent qu’aucune
séparation n’est entière.
Quelque chose est venu jusqu‘à moi.
Quelque chose a traversé le papier.
Il y a eu rencontre.
C’est peut-être pour cela que ces petits
morceaux de feuille peuvent contenir tant de
présence.
Je les regarde.
Je pourrais les appeler des territoires.
Mais ils ressemblent davantage à des lieux
découverts après les avoir traversés.
Je ne savais pas que cet endroit existait.
Je ne me souviens pas d’y être entrée.
Et pourtant, devant le dessin achevé,
je le reconnais.
Comme si créer consistait parfois
à revenir d’un endroit
où l’on ne savait pas être allé.
