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Tim Berners-Lee : l’homme qui a inventé le Web… et qui ne l’a pas gardé pour lui

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Il existe des inventions qui rapportent des milliards à leurs créateurs. Et puis il existe le World Wide Web. Son inventeur aurait probablement pu tenter d’en faire une propriété privée, construire un empire autour de son utilisation et devenir l’un des hommes les plus riches de la planète. Il a choisi une autre voie. Tim Berners-Lee a voulu que le Web puisse appartenir à tout le monde. C’est sans doute ce qui rend son histoire aussi importante que son invention.

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Né à Londres en 1955, Tim Berners-Lee grandit dans un univers où l’informatique est presque une affaire de famille. Ses parents, Conway Berners-Lee et Mary Lee Woods, ont travaillé sur le Ferranti Mark 1, l’un des premiers ordinateurs commerciaux. Il étudie la physique à Oxford, puis devient ingénieur et informaticien.

Mais son nom entre véritablement dans l’Histoire lorsqu’il travaille au CERN, près de Genève, à la fin des années 1980.

À l’époque, Internet existe déjà.

C’est une distinction essentielle : Tim Berners-Lee n’a pas inventé Internet. Il a inventé le Web.

Internet est l’infrastructure permettant à des ordinateurs de communiquer entre eux. Le Web est un système permettant de publier des documents, de les relier par des liens hypertextes et d’y accéder facilement à travers cette infrastructure.

Autrement dit, Internet pourrait être comparé au réseau routier. Berners-Lee a imaginé une manière extraordinairement simple d’y construire des destinations et de passer de l’une à l’autre.

Une idée née d’un problème très concret

Au CERN, des milliers de chercheurs travaillent ensemble, souvent avec des ordinateurs et des systèmes informatiques différents. Les informations existent, mais elles sont dispersées. Il faut trouver un moyen simple de les relier.

En mars 1989, Berners-Lee rédige une proposition intitulée « Information Management : A Proposal ». Son idée consiste à utiliser l’hypertexte afin de connecter des informations entre elles sur un réseau informatique.

Son supérieur, Mike Sendall, laissera sur le document une appréciation devenue célèbre : « Vague, but exciting », que l’on pourrait traduire par « vague, mais passionnant ».

La révolution commence presque discrètement.

Avec l’ingénieur belge Robert Cailliau, Berners-Lee développe son projet. Il met progressivement en place les briques essentielles du Web.

Il crée ou définit notamment trois éléments fondamentaux que nous utilisons encore aujourd’hui : HTML, le langage permettant de structurer les pages ; HTTP, le protocole permettant leur transmission ; et le système d’adresses qui donnera les URL, permettant d’identifier une ressource sur le réseau.

En 1990, il programme également le premier navigateur Web et le premier serveur Web.

Et le 6 août 1991, il rend publiquement accessible sur Internet le premier site Web, consacré justement à l’explication du projet World Wide Web.

À partir de là, quelque chose d’immense vient de commencer.

Le geste qui a changé l’histoire

Mais l’importance de Tim Berners-Lee ne tient pas uniquement à son génie technique.

Elle tient aussi à une décision.

Le 30 avril 1993, le CERN place le logiciel du World Wide Web dans le domaine public et permet son utilisation libre. Le Web peut alors se développer sans que chaque utilisateur ou entreprise ait à payer une licence à son inventeur.

Cette ouverture sera déterminante.

N’importe qui peut créer un site. N’importe quelle entreprise peut développer un navigateur. Des universités, des médias, des associations, des commerces et bientôt des particuliers peuvent publier des informations accessibles depuis l’autre bout de la planète.

Le Web explose.

En quelques années apparaissent les moteurs de recherche, les sites d’information, le commerce électronique, les blogs, les réseaux sociaux, la vidéo en ligne et une quantité de services qui vont progressivement transformer presque toutes les activités humaines.

Berners-Lee n’a évidemment pas inventé Google, Facebook, Amazon, Wikipédia ou YouTube. Mais il a inventé l’environnement technique universel dans lequel des services de ce genre ont pu apparaître.

Un homme qui aurait pu devenir milliardaire ?

On lit parfois que Tim Berners-Lee aurait pu devenir l’homme le plus riche du monde s’il avait breveté le Web. C’est une affirmation impossible à démontrer : personne ne peut savoir ce qu’aurait donné commercialement un Web propriétaire.

Mais une chose est certaine : Berners-Lee n’a pas construit son invention autour de royalties prélevées sur chaque page ou chaque connexion.

Et ce choix est fondamental.

Un Web soumis dès l’origine à un propriétaire unique aurait probablement évolué très différemment. Sa diffusion aurait pu être plus lente, fragmentée ou dépendante d’accords commerciaux.

Berners-Lee défend au contraire une idée presque politique de la technologie : un réseau universel doit fonctionner grâce à des standards ouverts et compatibles entre eux.

En 1994, il fonde le World Wide Web Consortium (W3C) au MIT. L’organisation participe depuis à l’élaboration des standards permettant au Web de rester interopérable.

C’est moins spectaculaire qu’une nouvelle application à la mode, mais infiniment plus important : si une page créée sur une machine peut être consultée depuis une autre machine utilisant un logiciel différent, c’est précisément parce que le Web repose sur des règles communes.

L’inventeur inquiet de ce qu’est devenu son invention

Tim Berners-Lee n’est pourtant pas devenu le vieux monsieur satisfait contemplant tranquillement son œuvre.

Depuis des années, il alerte sur les dérives du Web : concentration du pouvoir entre quelques grandes plateformes, exploitation des données personnelles, surveillance, désinformation, perte de contrôle des individus sur leurs informations et transformation progressive d’un espace initialement décentralisé en un univers dominé par quelques acteurs gigantesques.

Il défend notamment l’idée que les internautes devraient pouvoir reprendre davantage le contrôle de leurs données.

Cette position est intéressante parce qu’elle révèle le paradoxe du personnage.

Berners-Lee a inventé un système décentralisé. L’économie numérique a ensuite créé à l’intérieur de ce système des empires extrêmement centralisés.

Le Web devait permettre à chacun d’être à la fois lecteur et éditeur. Dans les faits, une grande partie de nos vies numériques passe aujourd’hui par quelques plateformes qui décident de ce que nous voyons, stockent nos données et organisent nos interactions.

Depuis plusieurs années, Berners-Lee travaille donc sur de nouvelles architectures permettant aux utilisateurs de mieux maîtriser leurs données, notamment autour du projet Solid.

Pourquoi Tim Berners-Lee est-il si important ?

Parce qu’il n’a pas simplement inventé un logiciel.

Il a contribué à modifier notre rapport à l’information.

Avant le Web, publier à grande échelle nécessitait généralement de posséder ou d’utiliser une infrastructure : imprimerie, journal, chaîne de télévision, maison d’édition, réseau de distribution…

Le Web a considérablement abaissé cette barrière.

Une personne seule pouvait soudain publier un texte potentiellement accessible dans le monde entier.

Cette évidence nous paraît aujourd’hui tellement naturelle que nous avons presque oublié son caractère révolutionnaire.

Chaque fois que nous cliquons sur un lien, consultons un site, publions un article ou passons d’une page à une autre, nous utilisons encore le principe imaginé par Berners-Lee il y a plus de trente-cinq ans.

Il a été anobli par la reine Élisabeth II en 2004 et a reçu en 2016 le prix Turing, souvent considéré comme l’équivalent du Nobel pour l’informatique.

Mais son héritage dépasse largement les récompenses.

L’homme derrière les trois lettres WWW

Les grandes révolutions technologiques sont souvent racontées à travers les entreprises qui les ont transformées en fortunes : Microsoft, Apple, Google, Amazon, Meta…

L’histoire de Tim Berners-Lee raconte autre chose.

Celle d’un chercheur qui, confronté à un problème de circulation de l’information dans un laboratoire scientifique, imagina un système permettant aux documents de se parler entre eux.

Une page.

Une adresse.

Un lien.

Une autre page.

Le principe paraît presque dérisoirement simple.

Pourtant, de cette simplicité est sorti l’un des plus grands bouleversements culturels, économiques et sociaux de l’histoire contemporaine.

Tim Berners-Lee n’a pas inventé Internet. Il a fait quelque chose qui, pour des milliards d’êtres humains, s’est révélé presque aussi important : il lui a donné le Web.

Et son geste le plus visionnaire n’a peut-être pas été de l’inventer.

Il a été de comprendre qu’une invention destinée à relier le monde deviendrait beaucoup plus puissante si personne ne pouvait prétendre posséder le monde qu’elle allait relier.

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