C’est cette Dominique Frot-là qui me revient aujourd’hui à l’annonce de sa disparition. Pas seulement l’actrice aperçue dans tant de films, de séries et de pièces de théâtre, ni « la sœur de Catherine Frot », raccourci forcément injuste lorsqu’on regarde l’ampleur de son propre parcours. Je pense d’abord à cette femme rencontrée brièvement et dont quelque chose était resté en moi. Certaines personnes vous marquent précisément parce qu’elles ne ressemblent à personne. Dominique Frot était de celles-là.
Née le 23 août 1957 à Rochefort, Dominique Frot avait choisi très tôt le métier de comédienne. Sa formation était déjà révélatrice de sa singularité puisqu’elle avait étudié au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris mais également à l’École normale de musique. Le théâtre allait devenir le territoire essentiel de son existence artistique.
Et quel parcours ! Dominique Frot a travaillé avec quelques-uns des plus grands noms de la mise en scène contemporaine : Peter Brook, Luc Bondy, Claude Régy, Robert Wilson, Thomas Ostermeier, Pascal Rambert ou encore Hubert Colas. Elle passa également plusieurs années à Berlin, notamment à la Schaubühne, allant jusqu’à jouer en allemand. Une curiosité et une liberté qui disent beaucoup de l’artiste.
Elle ne se contentait d’ailleurs pas d’être interprète. Elle mettait en scène, enseignait, explorait les écritures contemporaines et créa en 2000 sa propre compagnie, A. D. Frot d’Hautes Choses. Pour elle, être comédienne semblait moins relever d’un statut que d’une manière d’habiter le monde.
Au cinéma, son visage accompagne plus de quarante années de cinéma français. On la retrouve dès les années 1980 dans Mortelle Randonnée de Claude Miller, La Vengeance du serpent à plumes de Gérard Oury ou Au nom de tous les miens de Robert Enrico.
Puis viennent La Cérémonie de Claude Chabrol, Peut-être de Cédric Klapisch, Vatel de Roland Joffé, Le Père de mes enfants de Mia Hansen-Løve, Elle s’appelait Sarah de Gilles Paquet-Brenner ou encore le très radical Titane de Julia Ducournau.
Une filmographie qui lui ressemblait finalement beaucoup : impossible à enfermer dans une case.
Dominique Frot pouvait passer du cinéma d’auteur le plus exigeant à une production beaucoup plus populaire sans jamais donner l’impression de se renier. Le grand public l’avait notamment retrouvée à la télévision dans Soda, où elle incarnait Madame Vergneaux. Elle était également apparue dans Profilage, La Commune, Camping Paradis et de nombreuses autres productions.
Elle avait encore tourné ces dernières années dans Les Pires, Captives, Noël Joyeux ou God Save the Tuche.
C’était cela, Dominique Frot : une actrice de caractère au sens le plus noble du terme.
Un visage.
Une voix.
Une présence.
Et cette étrangeté que j’avais moi-même ressentie en la rencontrant et qui, loin de créer une distance, finissait au contraire par la rendre touchante. Parce qu’elle semblait vraie. Pas lisse. Pas fabriquée. Pas immédiatement déchiffrable.
Elle possédait ce que le cinéma français a parfois tendance à perdre en cherchant des visages trop parfaits : une véritable gueule de cinéma. Son visage pouvait être drôle, inquiétant, fragile ou bouleversant. Il racontait déjà quelque chose avant même qu’elle prononce une phrase.
Sa disparition rappelle aussi combien il serait réducteur de la présenter uniquement comme la sœur de Catherine Frot. Bien sûr, cette parenté exceptionnelle entre deux comédiennes fait partie de son histoire. Mais Dominique avait construit son propre territoire. Plus souterrain, certainement moins médiatique, parfois plus expérimental, mais profondément personnel.
Elle n’avait d’ailleurs pas besoin d’occuper longtemps l’écran pour exister. Certaines actrices peuvent traverser une scène et vous faire oublier momentanément les personnages principaux. Dominique Frot possédait cette capacité rare.
C’est peut-être pour cela que son décès me touche particulièrement aujourd’hui.
Parce qu’au-delà de la comédienne dont je connaissais le travail, j’avais croisé la femme. Pas suffisamment longtemps pour prétendre la connaître, évidemment. Mais assez pour conserver le souvenir d’une personnalité inhabituelle, déroutante et profondément humaine.
On parle beaucoup de singularité dans le monde artistique. Le mot est devenu tellement employé qu’il finit parfois par ne plus vouloir dire grand-chose. Chez Dominique Frot, il prenait tout son sens.
Elle était singulière parce qu’elle ne semblait pas essayer de l’être.
Et c’est probablement le souvenir que je garderai de cette rencontre à Brides-les-Bains : celui d’une femme étrange, libre, sans vernis inutile, qui m’avait touché précisément par ce qu’elle laissait apparaître de sa vérité.
Le théâtre et le cinéma perdent aujourd’hui une formidable comédienne de caractère.
Moi, je garderai aussi le souvenir beaucoup plus simple d’une rencontre.
Et parfois, c’est encore la plus belle manière de se souvenir d’une actrice : se rappeler la personne lorsque les lumières se sont éteintes.
