Sports

Homosexualité dans le sport : le grand tabou a reculé, mais il n’a pas disparu

🌍 READ THIS ARTICLE IN ENGLISH →
Homosexualité dans le sport : le grand tabou a reculé, mais il n'a pas disparu

L’homosexualité dans le sport a longtemps été l’un de ces sujets dont tout le monde connaissait l’existence mais que presque personne n’osait nommer. Dans les années 1980, le silence était pratiquement la règle. Le monde sportif, surtout masculin, cultivait une idée très codifiée de la virilité : force, compétition, domination, vestiaire, séduction hétérosexuelle affichée.

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.

Être homosexuel n’était pas seulement considéré comme une affaire privée, cela pouvait devenir une menace pour une carrière, un contrat publicitaire, une place dans une équipe ou simplement la tranquillité quotidienne d’un athlète. L’époque était évidemment différente. L’homosexualité restait fortement stigmatisée dans la société et l’apparition du sida allait encore renforcer pendant plusieurs années des préjugés déjà profondément installés. Dans ce contexte, quelques sportifs ont pourtant eu le courage de parler.

Martina Navratilova et Billie Jean King furent parmi les premières grandes championnes à vivre publiquement leur homosexualité, mais elles en payèrent aussi le prix en termes d’exposition médiatique et parfois de contrats commerciaux. Chez les hommes, la situation était encore plus verrouillée. Lorsque le footballeur anglais Justin Fashanu révèle son homosexualité en 1990, il entre dans l’histoire comme le premier joueur professionnel en activité à le faire publiquement.

Mais l’histoire est terrible. Insultes, rejet, homophobie, isolement : son coming out devient presque un avertissement adressé à tous ceux qui auraient pu envisager de suivre son exemple. Fashanu se suicide en 1998. Pendant longtemps, son destin restera comme une ombre immense au-dessus du football professionnel.

Depuis, heureusement, le paysage a profondément changé. Des sportifs de haut niveau vivent aujourd’hui leur homosexualité au grand jour. Le rugbyman gallois Gareth Thomas a parlé publiquement de son homosexualité alors qu’il était encore en activité. Le plongeur britannique Tom Daley est devenu l’une des figures les plus visibles du sport mondial tout en assumant pleinement sa vie avec un homme. Dans de nombreuses disciplines olympiques, le fait d’avoir une compagne ou un compagnon du même sexe n’est désormais plus forcément considéré comme un événement.

Les Jeux olympiques de Paris 2024 ont même constitué un symbole spectaculaire de cette évolution avec près de deux cents athlètes ouvertement LGBTQ+ engagés dans la compétition. Il suffit de comparer cette situation à celle des Jeux des années 1980 pour mesurer le chemin parcouru. Il est immense. Pourtant, cette évolution cache une réalité beaucoup plus contrastée. Tous les sports n’avancent pas à la même vitesse et, surtout, hommes et femmes ne vivent pas encore cette question de la même manière. Dans le football féminin, le tennis, le basketball féminin ou plusieurs disciplines olympiques, les sportives ouvertement homosexuelles sont nombreuses et leur orientation sexuelle finit souvent par devenir secondaire.

Une joueuse peut évoquer sa femme ou sa compagne exactement comme une joueuse hétérosexuelle évoquerait son mari. Cette banalité apparente constitue probablement l’une des plus belles victoires obtenues depuis quarante ans : le moment où l’on cesse justement de considérer l’homosexualité comme une information extraordinaire.

Le football masculin professionnel reste en revanche une énigme. Des milliers de joueurs évoluent dans les grands championnats européens et pourtant les joueurs ouvertement homosexuels demeurent extrêmement rares. Statistiquement, imaginer que l’immense majorité des footballeurs professionnels serait hétérosexuelle n’a évidemment aucun sens. Il existe nécessairement des joueurs homosexuels au plus haut niveau. La véritable question est donc de savoir pourquoi ils restent si nombreux à ne pas vouloir ou pouvoir le dire publiquement.

Quelques-uns ont franchi le pas. En 2021, l’Australien Josh Cavallo annonce son homosexualité alors qu’il joue encore en première division. Son témoignage reçoit énormément de soutien, mais il révélera également avoir continué à subir des insultes et même des menaces de mort. En 2023, l’international tchèque Jakub Jankto fait à son tour son coming out alors qu’il est toujours joueur professionnel. Là encore, l’événement fait le tour du monde précisément parce qu’il demeure exceptionnel.

C’est tout le paradoxe du football contemporain, les clubs, les fédérations et les ligues affirment officiellement combattre l’homophobie, organisent des campagnes de sensibilisation et affichent des messages de tolérance, mais presque aucun joueur masculin de premier plan ne se sent encore suffisamment libre pour déclarer publiquement son homosexualité. Le silence est devenu si spectaculaire qu’il constitue en lui-même une information.

La France illustre parfaitement cette contradiction. Depuis plusieurs saisons, le football professionnel organise des journées de lutte contre l’homophobie, avec des messages spécifiques, des symboles arc-en-ciel et différentes opérations dans les stades. Pourtant, ces campagnes provoquent régulièrement des polémiques.

Certains joueurs ont refusé de porter des maillots ou des signes associés à la lutte contre l’homophobie, d’autres ont choisi de ne pas participer aux rencontres concernées, et des insultes homophobes continuent d’être entendues dans les tribunes comme parfois sur les terrains. Le problème n’est donc plus vraiment de savoir si l’homophobie est officiellement condamnée : elle l’est.

Le véritable enjeu consiste à mesurer jusqu’où cette condamnation est réellement intégrée dans la culture sportive. Car une institution peut multiplier les affiches et les campagnes, cela ne suffit pas toujours à transformer l’atmosphère d’un vestiaire ou les réflexes de milliers de supporters.

Le cœur du problème est probablement là. Dans beaucoup de sports masculins, l’homophobie quotidienne ne se présente pas nécessairement sous la forme d’une haine consciente des homosexuels. Elle survit aussi dans le langage, les plaisanteries, les insultes et la manière dont la virilité continue d’être définie. Traiter un adversaire de « pédé » reste encore, dans certains environnements sportifs, une façon de dire qu’il est faible, peureux ou insuffisamment viril.

Et cette mécanique est beaucoup plus profonde qu’elle n’en a l’air. Un jeune joueur homosexuel qui entend ce vocabulaire dès l’adolescence comprend immédiatement ce qu’il signifie : son orientation sexuelle appartient précisément à la catégorie de ce qui sert à humilier les autres.

Même si ses partenaires affirment ensuite qu’ils n’ont « rien contre les homosexuels », le message a déjà été reçu. Le vestiaire reste donc un lieu déterminant. On parle beaucoup des réactions des supporters ou des réseaux sociaux, mais un joueur professionnel passe l’essentiel de son existence sportive avec ses coéquipiers. La peur de modifier ces relations, d’être regardé différemment sous la douche, dans les déplacements ou simplement dans la proximité quotidienne peut peser énormément.

Il faut également rappeler une évidence que l’on oublie parfois dans le débat : aucun sportif n’a l’obligation de révéler son orientation sexuelle. Le coming out n’est pas un devoir politique. Un footballeur homosexuel a parfaitement le droit de considérer que sa vie sentimentale ne regarde personne.

L’enjeu n’est donc pas de réclamer davantage de coming out comme on réclamerait davantage de buts ou de médailles. La seule question valable est de savoir si un sportif qui souhaiterait parler librement de sa vie pourrait le faire sans craindre pour sa carrière, son image ou sa sécurité. Et c’est précisément sur ce point que le sport n’a pas encore totalement gagné la bataille.

Il serait pourtant absurde de nier les progrès réalisés. Le monde sportif de 2026 n’a plus grand-chose à voir avec celui de 1986. Des champions homosexuels sont admirés par des millions de personnes.

Des couples de même sexe apparaissent naturellement dans les tribunes, les cérémonies et les interviews. Les fédérations condamnent officiellement les discriminations et une génération entière de jeunes sportifs grandit avec des modèles LGBTQ+ qui n’existaient pratiquement pas autrefois. Mais le progrès reste extraordinairement inégal. Dans certaines disciplines, l’homosexualité est devenue presque banale. Dans d’autres, elle semble encore devoir être annoncée comme une révolution.

C’est peut-être ainsi que l’on mesure réellement le chemin qu’il reste à parcourir. Le véritable objectif n’est pas qu’un champion fasse un jour un coming out spectaculaire devant les caméras. Ce serait plutôt qu’un jour personne ne trouve cela spectaculaire. Qu’un footballeur puisse dire après un match que son mari était dans les tribunes avec exactement la même banalité qu’un autre parle de sa femme et de ses enfants. Que cette phrase ne devienne ni un sujet de débat, ni une manchette de journal, ni un acte présenté comme héroïque.

Le grand tabou des années 1980 s’est incontestablement fissuré. Dans certains sports, il s’est même presque effondré. Mais ailleurs, et particulièrement dans le football masculin professionnel, il tient encore étonnamment debout. La victoire définitive viendra probablement lorsque révéler son homosexualité ne demandera plus aucun courage particulier. Lorsque ce ne sera plus un événement. Peut-être même lorsque nous n’aurons tout simplement plus besoin d’en parler.

Certains articles du Mague bénéficient d’un éclairage ponctuel et maîtrisé de l’intelligence artificielle.

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Facebook X Threads Copier pour Instagram Copier le lien Envoyer par mail
Instagram : lien à coller

Pour une story, une bio ou un message privé : copiez ce lien propre vers l’article.

Instagram ne permet pas toujours le partage direct d’une page web : ce bouton prépare le lien à coller en story, bio ou message.
Continuer sur Le Mague

À lire aussi sur Le Mague

Les plus lus en ce moment