Je vis légèrement en décalage.
Pas absente.
Juste après.
Mon intérieur ne parle pas la langue
de l’instant.
Je suis entre la non-réaction et
l’hyper-réaction.
Le monde arrive jusqu’à moi, mais il lui faut du
temps pour devenir habitable.
Sur le moment, presque rien ne se passe.
Mon corps se ferme.
Mon esprit regarde.
Ce que je ressens m’échappe au moment
même où cela naît.
Les mots passent.
Les gestes se font.
Les visages parlent.
Et moi, je demeure au bord de l’instant.
Comme si une partie de moi avait besoin d’un
autre rythme avant de pouvoir rejoindre ce
qu’elle est déjà en train de vivre.
Les autres parlent, rient, se vexent,
s’émeuvent.
Moi, je suis encore en train de recevoir ce qui
leur est déjà arrivé.
Présente et absente à la fois.
Le présent me traverse sans me laisser le
temps de l’habiter.
En moi, il n’y a parfois rien.
Pas la moindre émotion reconnaissable.
Pourtant, quelque chose travaille déjà.
En silence.
Ce n’est pas un vide.
C’est une profondeur.
Mon intérieur ne parle pas la langue de
votre temps.
Je comprends plus tard.
J’observe.
J’analyse.
Je note.
Je suis traversée avant de me comprendre.
Mes émotions empruntent un chemin que le
temps ordinaire ne connaît pas.
Elles poursuivent leur route hors de l’instant.
Je me découvre toujours après.
La joie.
La gêne.
La colère.
Tout cela demeure sans visage.
C’est comme lire la météo sans sentir le vent.
Voir qu’il pleut sans encore sentir la pluie.
Je comprends quand tout le monde a
déjà oublié.
Les émotions prennent un détour.
Elles glissent sous la conscience.
Elles poursuivent leur travail en silence.
Puis elles reviennent.
Intactes.
Le monde va vite.
Moi, je vais profond.
Je perçois en couches.
Le monde attend une surface.
Puis, sans prévenir, tout bascule.
Une phrase entendue plusieurs heures plus
tôt devient soudain tranchante.
Un détail insignifiant révèle un
poids immense.
Une scène entière change de sens.
L’émotion surgit d’un seul mouvement.
Entière.
Indiscutable.
Alors je ressens enfin ce qui était déjà là.
Il n’y a plus d’analyse.
Plus de distance.
Seulement une évidence.
Ce n’est pas que mes émotions
soient absentes.
C’est qu’elles n’habitent pas le même temps
que le monde.
Certaines existences répondent
dans l’instant.
La mienne attend que le temps rende enfin le
monde perceptible.
C’est peut-être pour cela que je dessine.
Le dessin ne demande aucune
réponse immédiate.
Il attend.
Il recueille ce que l’instant n’avait pas encore
laissé apparaître.
Il ne raccourcit pas le temps.
Il lui offre une forme.
Je ne dessine peut-être pas ce que je vois.
Je dessine ce qui devient enfin perceptible.
Je dessine ce qui, après l’instant, devient
enfin lisible.
