À l’intérieur de moi, c’est différent.
J’ai une bibliothèque entière de détails que
personne d’autre n’a remarqués.
Chaque lumière, chaque couleur, chaque
respiration d’un lieu, chaque déplacement
d’un regard, chaque silence, chaque vibration
du monde vient s’y déposer. Rien ne disparaît
vraiment. Ce que les autres traversent
continue longtemps son chemin en moi.
Je ne choisis pas ce que je perçois.
Je l’accueille.
Les formes, les intervalles, les rythmes, les
matières, les couleurs, les tensions invisibles
entre les êtres et les choses arrivent
ensemble. Les sons prennent parfois une
texture. Les couleurs semblent avoir une
température. Les espaces résonnent avant
même d’être compris. Le monde ne
m’apparaît jamais par fragments.
Il arrive entier.
Je reconnais aujourd’hui dans cette manière
de percevoir ce que l’on nomme Asperger,
HPI et synesthésie.
Non comme des diagnostics.
Comme une manière d’être traversée par
le réel.
C’est peut-être là que le dessin commence.
Bien avant la première ligne.
Chaque trait offre un lieu à ce qui continuait
de circuler.
Chaque ligne relie ce qui semblait dispersé.
Chaque dessin reconstruit silencieusement
une architecture que mon regard ne parvient
pas toujours à maintenir seul.
Je ne dessine pas pour représenter le monde.
Je dessine parce que le monde demeure.
Mais lorsque les étagères cèdent, soudain,
mes émotions arrivent, brutes, immenses,
sans étiquette.
Elles ne viennent pas les unes après
les autres.
Elles surgissent ensemble.
Comme si toute cette bibliothèque décidait,
dans un même mouvement, de s’effondrer.
Dans cette saturation, je peux exploser, de
manière brutale, sans forme claire, tel un
animal sauvage maltraité qui se rebelle.
Il n’y a plus de mots.
Plus d’ordre.
Plus de distance.
Seulement une urgence difficile à nommer.
Comme si mon corps hurlait :
Assez !
On dit parfois que certaines personnes
ressentent davantage.
Je ne crois pas que ce soit cela.
Le problème n’est pas que je ressens trop.
Le problème n’est pas que je vois plus.
C’est simplement que je ressens tout et
vois tout.
Le dessin ne calme pas cette manière
de percevoir.
Il lui donne une forme.
Il ne retire rien au monde.
Il construit, trait après trait, l’espace où le
monde peut enfin demeurer sans me faire
céder avec lui.
Peut-être avons-nous toujours pensé que
dessiner consistait à ajouter des lignes sur
une feuille.
Je crois qu’il commence beaucoup plus tôt.
À l’instant où un regard refuse de laisser
disparaître ce que les autres n’ont même pas
eu le temps de voir.
