Quand, après plusieurs jours de gris opaque,
le ciel vous offre, pendant quelques fractions
de seconde, du rose, du rouge, du bleu, vous
ne pouvez qu’admettre que Dieu est un
artiste peintre.
Il suffit d’un instant.
Le paysage est le même.
Et pourtant, plus rien n’est identique.
Les couleurs naturelles deviennent profondes.
Presque infinies.
Le vert n’est pas seulement vert.
Il est mousse.
Il est jade.
Il est lichen.
Il est sève.
Il est chlorophylle.
Il est cette lumière qui traverse les ramures,
effleure les herbes hautes et se dépose sans
bruit sur les pierres.
Le ciel n’est pas bleu.
Il respire entre l’azur, la nacre, la cendre
claire, l’opale et le blanc lumineux.
Les couleurs ne se succèdent pas.
Elles se traversent.
Elles se répondent.
Elles vivent les unes dans les autres.
Je reste là.
Plus je regarde, plus les couleurs échappent
aux mots.
Une roche devient ardoise, quartz, ambre,
suie, poussière de craie.
Une rivière ne reflète plus seulement le ciel.
Elle recueille des transparences, des gris
argentés, des bleus fumés, des verts presque
noirs que le regard pressé laisse disparaître.
Même l’air possède des nuances.
Certaines ressemblent à une buée de nacre.
D’autres à une poussière d’or suspendue
dans la lumière.
Alors je comprends pourquoi je dessine.
Non pour reproduire ce paysage.
Ni pour retenir cet instant.
Je dessine parce que certaines couleurs
refusent d’apparaître à un regard pressé.
Le dessin ralentit quelque chose.
Non pas le temps.
Le regard.
Et lorsque le regard ralentit, les couleurs
renoncent enfin à leur nom.
Dans les couleurs de la nature, je trouve une
vérité que les mots ne savent pas toujours
dire.
Alors je dessine.
Pour demeurer quelques instants de plus
dans ce lieu silencieux où les couleurs
cessent d’être des couleurs et deviennent
une manière de comprendre le vivant.
