La dernière peau.
« Certaines traversées ne conduisent nulle part.
Elles retirent seulement ce qui empêchait de voir. »
Je ne suis pas partie pour me retrouver. Je suis partie parce que je ne pouvais plus continuer à vivre derrière une identité qui répondait à ma place. En quittant tout ce qui soutenait ce personnage, je n’ai pas trouvé une autre personne. J’ai rencontré une présence plus ancienne, plus silencieuse, qui n’avait jamais disparu. C’est peut-être là que commence le dessin : lorsque le regard n’a plus besoin de jouer un rôle pour rencontrer le monde.
Il arrive un moment où continuer coûte
davantage que s’arrêter.
Alors j’ai tout arrêté.
Pause.
Stop.
Il était temps que je me sauve de moi-même.
J’ai quitté Paris.
Je me suis isolée au milieu de la campagne.
J’ai volontairement simplifié ma vie.
Aucune distraction.
Aucun refuge.
Seulement le temps.
Et la marche.
J’ai marché des heures.
Des jours.
Sous la pluie.
Dans le vent.
À travers les colères.
Les larmes.
Avec, pour seul compagnon, le
dépouillement.
Pas de maquillage.
Pas de réseau.
Pas de rencontres.
Pas de soirées.
Je voulais ressentir la vie.
Le silence n’était pas vide.
Quelque chose résistait encore.
Ce n’était ni le vent, ni la pluie, ni le monde.
C’était ce que j’avais construit pour continuer.
J’ai rencontré le vide.
Le véritable vide.
Celui qui donne le vertige.
Celui qui soulève la nausée.
Celui qui fait vaciller jusqu’à la
sensation d’exister.
Je ne sortais pas de ma zone de confort.
Je sortais d’une manière de vivre.
Chaque jour retirait une couche.
Chaque marche emportait une certitude.
J’ai accepté de n’être plus personne.
Inexistante pour presque tout le monde.
Brute.
Animale.
Solitaire.
J’ai affronté mes peurs.
Ma fatigue.
Me cauchemars.
Mon isolement.
Puis le regard a changé.
Le masque ne cachait pas mon visage.
Il avait fini par recouvrir mon regard.
À force de protéger un personnage, je
regardais le monde depuis lui.
Le dépouillement n’a rien arraché.
Il a laissé apparaître ce qui était déjà là.
Une présence.
Sans rôle.
Sans défense.
Sans témoin.
Je me suis battue contre les morts.
Contre mon histoire.
Contre cette colère silencieuse qui traversait
ma vie depuis si longtemps.
Jusqu’au point de rupture.
J’ai tenu cinquante années dans ce grand
bal masqué.
Puis un jour, je n’ai plus eu la force de
remettre le masque.
Il ne restait presque plus rien.
Presque.
Seulement un regard.
Un regard qui n’avait plus besoin de prouver
qu’il existait.
Peut-être est-ce cela, vivre.
Sentir le monde avant de recommencer à
se raconter.
